Alors que les 24 Heures du Mans reviennent sur le circuit de la Sarthe les 14 et 15 juin 2025, l’événement marquera les soixante-dix ans de l’accident de 1955. Un drame qui avait coûté la vie à 82 spectateurs.
Soixante-dix ans plus tard, l’accident de Pierre Levegh aux 24 Heures du Mans 1955 reste la catastrophe la plus meurtrière du sport automobile. Ce drame a endeuillé de nombreuses familles et marqué de nombreux spectateurs présents ce jour-là.
Comme Denize Joyau, qui, à 101 ans, témoignait dans Ouest-France à l’occasion des 24 Heures du Mans 2024 : « On était au premier rang. Moi je n’ai aperçu que le dessous de la voiture en l’air [celle de Pierre Levegh], je ne connaissais pas les distances.
Le Contexte de la Course
Les 24 Heures du Mans 1955 réunissent tous les ingrédients d'un combat titanesque. Trois Mercedes 300SL, trois Jaguar D, deux Maserati et cinq Ferrari: trois 121LM (6 cyl., 4412 cm3) et deux 750 Monza (4 cyl., 3 litres).
Chez Mercedes, on présente un système d'aéro freins qui fit sensation lors de sa présentation lors du pesage des 24H. Mais les 2 autres grandes marques (Ferrari et Jaguar) ont insisté pour qu'une découpe soit faite dans ce volet pour permettre au pilote de pouvoir utiliser son rétroviseur intérieur lorsque le volet est déployé, mais aussi, dans le but de briser l'efficacité de ce système de freinage "alternatif".
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Pour Jaguar, 2 versions de type-D sont au départ : la version usine, engagée par le constructeur anglais, appelée long nose, et la version de course privée, baptisée short nose. La différence entre ces deux voitures se situe principalement au niveau de la puissance du moteur six cylindres, qui développe 280 ch pour les usines et 250 ch pour les privées. Jaguar présente une nouvelle carrosserie plus aérodynamique.
Pendant la première heure environ, la course est magnifique, une bataille rageuse oppose trois marques de prestige Jaguar, Mercedes et Ferrari. Le soleil est brûlant. Le début de course est sensationnel.
Castellotti dans une Ferrari, Fangio dans une Mercedes qu'il partage avec Moss, et Hawthorn dans une D-TYPE ne se lachent pas.
Le Déroulement de l'Accident
À 18h28, alors que les meneurs sont dans leur 35e tour de course, Hawthorn se prépare à regagner les stands avec une courte avance sur le Maestro. Le futur Champion du monde F1 1958 va à gauche, effectue son dépassement puis se rabat sur la droite, où se situent les stands. Possiblement en train de surveiller l'arrivée d'une autre voiture de tête dans ses rétroviseurs, Macklin est surpris par le freinage d'Hawthorn.
Resté dans le sillage d'Hawthorn après avoir perdu un tour, Levegh n'a nulle part où aller. Tandis que Macklin est envoyé dans les stands, fauchant plusieurs personnes, le carénage et le fond plat de la Mercedes ne font qu'aggraver l'envol de Levegh.
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Et c'est contre un muret en béton situé quelques mètres plus loin, que la voiture s'écrase et s'enflamme instantanément, le magnésium du châssis nourrissant d'énormes flammes blanches aveuglantes.
Ce samedi-là, la mythique course d’endurance célèbre sa 23e édition. A la fin du 35e tour, au niveau de la zone de ravitaillement, la Mercedes-Benz 300 SLR du coureur français Pierre Levegh s’accroche avec l’Austin-Healey du Britannique Lance Macklin, lequel dévie brusquement sa route pour éviter un troisième concurrent tournant vers les stands.
A plus de 200 km/h, la Mercedes percute le talus de bord de piste. Ce dernier fait office de tremplin et la voiture s’envole avant d’exploser en retombant sur un muret. Le pilote décède sur le coup.
L’explosion déchiquette la carcasse de la voiture pilotée par Levegh, qui participait à ses septième 24 Heures depuis 1938. Ce n’est pas par manque d’expérience qu’il vient de se tuer.
Le véhicule est littéralement disloqué. Capot, moteur, radiateur sont projetés vers l’avant et parcourent une soixantaine de mètres à travers la foule.
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Les débris de la Mercedes, certaines parties du moteur en fusion, tracent un sillon mortel dans les tribunes. On relève 81 morts, des dizaines de blessés.
Enfin, l’épave prend feu et explose, comme le racontent les actualités de l’époque, dans une vidéo de l’INA. Les secours relèvent 82 morts et comptent 120 blessés, tandis que la course va jusqu’à son terme.
Charles Faroux, directeur de la course, décida de continuer l'épreuve : « Malgré l'horreur de la situation, je n'ai pas jugé que l'épreuve sportive dût, ipso facto, être interrompue. Même quand il arrive une catastrophe, ajoute-t-il, la loi du sport impose de continuer. La ronde continue, mais comme l’ont écrit certains biographes de la course : "le reste, désormais, n’a plus d’importance".
Vers deux heures du matin, Mercedes, toujours en tête avec Fangio, abandonne sur ordre de Stuttgart. Hawthorn et Ivor Bueb remportent la dramatique édition 1955 des 24 heures du Mans.
Les Conséquences et l'Héritage
Ce drame, le pire accident de l’histoire du sport automobile, va alors avoir d’importantes répercussions. La Suisse, notamment, interdit durablement ces compétitions. Il n’y a toujours pas de course de Formule 1, mais la Formule E, course de « F1 électrique » a été autorisée en 2017 dans le pays.
Ces répercussions traversent aussi l’Atlantique et le Mexique met fin à la Carrera Panamericana, une célèbre course internationale qui se disputait depuis 1950 sur route ouverte en plusieurs étapes.
Ailleurs, elle ne dure que quelques mois, comme en France ou en Allemagne, et les compétitions reprennent dès 1956 avec des normes de sécurité beaucoup plus sévères s’agissant de la protection du public.
Pour l’édition suivante des 24 Heures du Mans, la piste est élargie au niveau des tribunes. Cinq ans plus tard, deux rangées de rails viennent séparer la piste de la voie menant aux stands.
Cette tragédie sera également à l’origine d’innovations. Le pilote américain John Fitch, qui concourrait ce funeste 11 juin 1955, inventera par la suite un système de barrière absorbant les chocs.
Plus de dix ans avant le mouvement lancé par Jackie Stewart et Jacky Ickx, la sécurité en sport automobile est au centre des débats.
Outre-Atlantique, le speedway d'Indianapolis innove en 1957 en séparant les stands et la piste par de l'herbe et un mur.
L'Enigme de la Plaque d'Identification
Une question fascinante persiste concernant l'identité de la voiture de Levegh, notamment en ce qui concerne sa plaque d'identification. L’histoire dont il est question concerne une affaire qui devrait susciter l’intérêt des lecteurs de Classic Courses.
En 1980, Michel est informé que Robert, un industriel résidant à Saint-Laurent-sur-Sèvre, souhaite vendre une Bugatti qu’il possède. Arrivé sur place, Michel inspecte la voiture et commence les négociations. Robert lui dit qu’il est prêt à lui vendre au prix convenu, à condition qu’il achète aussi les 6 autres véhicules de sa collection. Robert est déjà âgé et souhaite se séparer de ses autos… L’affaire se concrétise. Michel vient donc chercher les 7 véhicules dans les jours qui suivent.
La transaction est faite depuis plusieurs jours et Robert, à titre de cadeau, donne à Michel une plaque métallique. Il s’agit d’une plaque d’identification d’une Mercedes 300 Slr de 1955. (8 exemplaires fabriqués). Il s’agit de la plaque 00008 !!
Michel est surpris de cette démarche mais Robert lui dit qu’il est heureux de la lui donner, du fait qu’il a acheté sa collection… Robert dit à Michel : « Voici une plaque que j’ai ramassée sur le tarmac le 11 juin 1955, aux 24 heures du Mans. Elle était pleine de sang et de cheveux collés dessus. Je l’ai nettoyée et je la conserve depuis cette date. Je vous l’offre en cadeau, pour vous remercier d’avoir acheté ma collection car vous êtes, vous aussi, un amoureux des belles autos. »
La plaque sera conservée dans le coffre-fort du père de Michel pendant de nombreuses années. En 2019, Michel achète une nouvelle maison et déménage. Il retrouve dans un carton cette fameuse plaque, récupérée après le décès de son père.
Lorsque j’ai eu connaissance de cette affaire, j’ai contacté le conservateur du Musée Mercedes de Stuttgart, qui m’a dit : « Ah, oui, la 300 Slr 00008 ? Bien sûr, nous la connaissons bien. Elle a couru au Mans en 1955. Elle est exposée dans notre musée ! »
J’ai fait publier un article dans La vie de l’auto en Janvier 2020 : aucune réponse. J’ai contacté les experts et historiens des 24h du Mans (A.C.O.) mais aucune réponse pour le moment.
Nous savons que la Mercedes 300 Slr numéro 00008 était bien dans la course le 11 juin 1955. Mais on suppose qu’il y a eu une inversion et que cette plaque a été fixée, dans le compartiment moteur de la 00006 de Levegh, qui a explosé et causé la mort de plus de 150 personnes.
Les autres furent rapatriées en Allemagne. Nous n’avons aucune raison valable de penser que Robert a menti, lorsqu’il a dit à Michel qu’il avait ramassé cette plaque sur la piste du circuit du Mans, ce 11 juin 1955. Il n’avait plus rien à vendre… ni à faire valoir quoi que ce soit, puisqu’il avait fait affaire avec Michel, quelques jours plus tôt.
Il est en effet difficile d’imaginer pour quel motif quelqu’un forgerait une fausse plaque d’identification du châssis d’une Mercedes 300 SLR, et la garderait par-devers lui pour le restant de sa vie, sans l’exploiter d’une quelconque façon. Et on ne voit pas dans quelle autre circonstance un individu, sans lien particulier avec Mercedes, aurait pu prendre possession de cette plaque d’identification.
La conséquence, c’est que c’est bien la 00008 qui a été engagée, et que seule une erreur de transcription manuscrite l’a fait passer pour une 00006.
A l’origine, il y a ce qu’on pourrait appeler une erreur administrative de la part de Mercedes : plusieurs mois avant la course, ils engagent une voiture en indiquant à l’ACO le numéro de châssis 00008 au lieu du numéro 00006 (les deux autres voitures portaient les numéros de châssis 00004 et 00007).
Craignant l’esprit tatillon des organisateurs, ils ont décidé qu’il fallait que « l’erreur soit juste », en substituant une plaque d’identification à une autre pour cette seule course du Mans. Et ensuite, de retour à Stuttgart, ils auraient remis la plaque 00006 « where it belongs », et réservé la plaque d’identification 00008 pour la voiture en cours de construction, qui deviendra par la suite le « coupé Uhlenhaut ».
On comprend aussi pourquoi cette plaque s’est retrouvée toute seule sur le tarmac, et en si bon état. Puisqu’elle était provisoire, l’équipe Mercedes a fait en sorte de ne pas la riveter.
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