Émile Renault « débarqua » dans ma vie ou plutôt dans ma généalogie par hasard, alors que je ne l’attendais pas. En réalité, il se trouvait déjà là, enfoui parmi les nombreuses racines de mon arbre du côté maternel. En effet, en 2019 je recevais, sur le site généalogique Geneanet, un message de Jean-Christophe Rouxel officier réserviste de la Marine Nationale. Travaillant alors pour le Musée des Fusiliers Marins Commandos (FUMACO) de Lorient, il effectuait des recherches sur les 177 Français du Commando Kieffer qui débarquèrent en Normandie à l’aube du Jour J. C’est ainsi qu’il m’apprit qu’un de ses membres, Émile Renault, était le neveu de Cécile MICHEL, épouse de François HEMERY un de mes grands-oncles bretons. Or, à ce jour, seul Emile Renault n’avait pas de photo. L’officier me demanda si j’en possédais une, mais le couple ci-dessus n’ayant pas eu de descendance, je ne pus répondre que par la négative.
L’article suivant évoque donc le parcours d’Émile Renault du 1er Bataillon de Fusiliers Marins Commandos, dit Commando Kieffer. Cependant, les témoins du Jour J, auteurs d’ouvrages sur le sujet n’ayant pas été d’accord sur certains faits, il me fut difficile d’être plus précis.
Jeunesse et Engagement dans les F.F.L.
Il est le cadet d’une nombreuse fratrie de 7 enfants. La famille, de condition modeste demeure à Dahouet, quartier du port de Pléneuf ; son père est jardinier et sa mère couturière. Par la suite cette famille sera très éprouvée. Depuis le 22 juin 1940, la Bretagne, comme toute la zone nord de la France est occupée par l’armée allemande. A cette époque Émile a 19 ans, mais que faisait-il, que pensait-il de cette situation ?
De la classe 1941 au Recrutement militaire de Rennes, il décide, à l’instar de son frère aîné de rejoindre la Grande-Bretagne pour s’engager dans les F.F.L. Mais par quel moyen et à quel moment ? A-t-il, comme Louis, embarqué ou utilisé un réseau d’évasion par l’Espagne ou le Portugal ?
Envoyé dans un camp de triage à Londres, Émile, comme tous les immigrants pénétrant alors au Royaume-Uni et désirant rejoindre les F.F.L, fut certainement interrogé par la Military Intelligence (MI-5) [2] sur ses origines et les raisons de sa présence. Est-ce à la Patriot School [3] à Londres ou au camp de transit de Camberley [4], ville située au sud-ouest de la capitale ? Cela est possible et expliquerait donc ces quelques jours passés entre la date du 8 avril et celle de son engagement.
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Ainsi, après une semaine en compagnie de passage, le matelot de 2e classe Renault rejoint les Forces Navales en Grande-Bretagne (FNGB) et le 18 avril, monte à bord du vieil aviso Arras, base flottante servant de dépôt aux Équipages. Le 20, il est envoyé à Skegness, ville côtière de l’est de l’Angleterre où se situe le HSM Royal Arthur, camp d’entraînement et d’évaluation de la Royal Navy, pour probablement y effectuer sa formation initiale et ce, jusqu’au 30 juin 1942.
De retour sur l’Arras, Émile y restera jusqu’au 1er août, mais l’on ignore ce qu’il y a fait. A l’issue de cette mission, notre marin débarque le 8 janvier 1943 à Portsmouth et retourne à la caserne Bir-Hakeim où, le 23, il est nommé matelot de 1re classe.
Formation et Entraînement au sein du 1er BFM
Pendant cette période à terre de 3 mois, Émile se porte volontaire pour les commandos. Mais peut-être dut il d’abord faire une formation de fusilier marin. Ainsi, sélectionné après des tests d’aptitude, le 24 avril il intègre le 1er Bataillon de de Fusiliers Marins (1er BFM) créé par le Lieutenant de vaisseau Philippe Kieffer.
De son séjour au 1er BFM, la fiche d’Émile ne donne aucune précision sur les différentes formations qu’il a pu effectuer à partir du 24 avril 1943. Là, avec d’autres volontaires, il va subir, pendant plusieurs semaines, le plus dur et intense entraînement qui soit et qui va le pousser au-delà de ses limites, tant physiques que psychologiques car la sélection y est impitoyable. Ayant réussi sa formation, Émile, ainsi breveté aura le droit de porter avec fierté le béret vert.
Notre commando et ses camarades rejoignent ensuite Eastbourne, sur la côte sud de l’Angleterre, nouvelle base du bataillon et où ils seront logés chez l’habitant « en billets ». En juin, passé à la Troop 1 (compagnie), Émile doit participer avec d’autres commandos britanniques à une manœuvre près de Plymouth en Cornouailles.
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Le 1er octobre 1943 le 1er B.F.M devient officiellement le 1er B.F.M.C (Bataillon de Fusiliers Marins Commandos). L’entrainement continue de plus belle et de plus en plus ciblé. En cette fin d’année, des petits raids de « sondage » sont exécutés entre la France et la Hollande avec des commandos français, mais on ne sait si Émile Renault était suffisamment expérimenté pour y participer.
Préparatifs pour le Débarquement
Inverness, mars 1944. Alors en Écosse pour effectuer un exercice de débarquement de grande ampleur avec de nombreuses unités sur la plage de Nairn [5], nos bérets verts apprennent le 26 par leur chef que le 1er B.F.M.C sera rattaché au n°4 Commando britannique dirigé par le colonel Dawson, lui-même sous les ordres du fameux lord Lovat, général de la 1st Spécial Service Brigade.
Le 15 avril, le bataillon rejoint Bexhill-on-Sea dans le Sussex, au sud-est de l’Angleterre, base du n°4 Commando, qu’il intègre donc. C’est à ce moment que le commando Kieffer est réorganisé : 2 Troops à 2 sections, une section de mitrailleuses lourdes Vickers ainsi qu’une section médicale et une section radio. Logés ici aussi « en billet », les commandos vont subir un entraînement spécifique que je ne détaillerai pas, mais les plaçant dans le contexte de leur future mission...
Le 10 mai, lors d’une cérémonie militaire nos Français recevront, des mains de l’amiral d’Argenlieu, commandant les FNFGB, leur badge du 1er B.F.M.C qu’ils agraferont sur leur béret vert, à « l’anglaise », sur le bord gauche relevé. Celui d’Émile Renault porte le n° 55.
Habillés du même uniforme que les Anglais, nos Français s’en démarquent avec la bande de tissu sur laquelle le mot « France » est écrit en blanc, bien visible sur les épaules de leur battle-dress [6]. A partir du 20 mai, l’entrainement cesse. Les commandos reçoivent de nouveaux équipements, matériels et armes.
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Le 25 mai, le n°4 Commando quitte Bexhill en train et rejoint Titchfield, près de Southampton, une des nombreuses zones de rassemblement où il va attendre le moment de son embarquement. Dans ce lieu entouré de barbelés, tous les commandos de la Brigade de Lovat sont coupés du monde extérieur et, afin d’éviter des fuites éventuelles concernant les lieux du débarquement, il leur est interdit d’en sortir, aussi la Military Police veille, avec ordre de tirer sur les contrevenants.
Le lendemain, les commandos découvrent leurs objectifs et missions sur des photos, maquettes et cartes muettes, ou portant des noms différents, voir fantaisistes. Ils savent seulement qu’ils débarqueront sur « Queen Red » secteur de Sword Beach.
Le 5 juin, le 1er B.F.M.C est donc articulé en trois « Troops », la 1 et la 8 ainsi qu’une 3e d’appui avec mitrailleuses Vikers K Gun de 24 commandos, d’une section de commandement (14 Français et 6 Britanniques) dont une antenne médicale. En début d’après-midi, les commandos sont emmenés en camions vers Warsash, petit port proche de Southampton. Vers 17 heures, ils embarquent sur des L.C.I [8] avec interdiction d’en sortir avant le départ. La Troop n°1 et la section de commandement sont sur le L.C.I 527 et la n°8 sur le L.C.I 523, la section K Gun étant répartie sur chacune des deux barges.
Ce même jour, vers 22 heures - après un report d’une journée à cause de la météo - les bateaux larguent enfin leurs amarres et quittent les côtes de l’Angleterre.
Le Jour J : Sword Beach et Blessure
Mardi 6 juin 1944, 4 heures. Après une nuit agitée par une mer houleuse, c’est le « branle-bas » ; la troupe se positionne sur le pont et se prépare. Le jour à peine levé, sous un ciel gris, les commandos découvrent l’incroyable armada qui avance vers la France. C’est alors que le n°4 Commando prend connaissance de sa destination finale et de sa mission : la Normandie.
Mission du n° 4 Commando: Après leur débarquement, ils devront d’abord prendre à revers les points forts allemands de Riva-Bella à l’embouchure de l’Orne et libérer Ouistreham en prenant l’écluse du canal intacte.
A ce moment, à quoi pensent nos Français, avaient-ils conscience qu’ils allaient vivre un évènement extraordinaire ? Qu’en est-il d’Émile Renault ? Éprouvait-il de la peur ? Après deux ans d’absence, peut-être pensait-il simplement qu’il allait retrouver son pays. D’après les témoignages des survivants, ils n’eurent pas peur car ils s’étaient durement entraînés avec les commandos britanniques. Préparés à la mort, ils n’y pensaient pas.
Il est 5 h 35, les navires sont en vue de la côte normande qui n’est pour l’instant qu’une longue et mince bande grise. Vers 7h 40, les deux L.C.I touchent terre au milieu des obstacles dont certains surmontés de mines ; les balles claquent sur l’acier, les obus de mortier encadrent les barges ; leurs 2 passerelles sont déployées pour permettre le débarquement. A ce moment un obus en arrache une, puis un autre projectile, la deuxième de la 527 sur laquelle se trouve Philippe Kieffer et une partie du bataillon, dont Renault. Les premières victimes tombent. Certains commandos sautent à la mer, ceux n’ayant pas pied nagent quelques brasses avec leur chargement et ressortent sur le sable. D’autres passent sur la 523 qui s’est rapprochée et empruntent ses rampes.
La plage est traversée en courant sous les balles, sans s’arrêter, sans combattre - c’est la consigne. Les tirs de mitrailleuses et de mortiers causent de nouvelles victimes qui seront laissées sur place. La Troop 1 ayant perdu ses officiers, c’est le lieutenant Mazeas qui en prendra le commandement. La plage, les dunes et ses barbelés franchis - aucunes mines n’ayant explosées -, les six Troupes du n°4 Commando se regroupent dans les ruines d’une ancienne colonie de vacances pour déposer leurs sacs, souffler un instant et évaluer les pertes. Bilan : 3 morts et 26 blessés dont Kieffer touché à la jambe.
Maintenant il faut penser à la mission : rejoindre à tout prix Riva-Bella-Ouistreham à 1 km vers l’est. A 8h00, la Troop 1 et la section K Gun, suivies des 4 Troops britanniques qui doivent prendre l’écluse et le port, rejoignent la route de Riva-Bella, puis celle de Lion-sur-mer. Abrités un moment derrière des chars Sherman débarqués plus tôt, les commandos, menés alors par Hubert Faure, commencent la progression en longeant la ligne de tramway, prenant ainsi l’ennemi à revers. L’avancée est difficile car des tireurs isolés se dévoilent à chaque carrefour, l’obligeant à les contourner par les jardins.
Marchant au côté des commandos, l’aumônier du bataillon, René de Naurois, arrive derrière l’un deux qui agite son fusil en criant à un de ses camarades : « Tire ! Mais tire donc ! ». Il se retourne. Le Padre, comme on l’appelle aussi le reconnaît, c’est Émile Renault, au milieu de la rue qui, les jambes écartées, tire sans arrêt. Au passage des soldats, des civils abrités dans leurs caves sortent dans la rue, curieux, étonnés. Parmi eux, Marcel Lefèbvre, un vétéran de 14-18 et résistant. Heureusement, car en remontant la rue Pasteur menant au casino, à 200 mètres sur leur droite, un belvédère en béton sur pilotis, doté entre autres, d’un canon anti-aérien de 20 mm sur son sommet et de mitrailleuses, risque de menacer les commandos.
Pendant ce temps, la Troop 8, aidée de la section K Gun qui l’a rejoint, est maintenant arrivée,après bien des difficultés, sur le boulevard du Maréchal Joffre, parallèle à la plage, et progresse vers le casino pour en tester les défenses.
La Blessure d'Émile Renault
Vers 9 heures, arrivés en haut de la rue Pasteur, les commandos de la Troop 1 vont découvrir en son travers un grand mur en béton à chicane les bloquant mais aussi les protégeant des feux du casino. Envoyé en reconnaissance en avant de ce mur, le commando Rollin se risque à sortir, aussitôt un coup de feu claque. Repéré par un sniper du belvédère ou plus vraisemblablement d’une grande villa dont nous parlerons plus loin, le commando s’écroule, gravement blessé à la tête [10] ; le capitaine-médecin Lion venu le secourir est lui, tué d’une balle en plein cœur.
De retour avec le groupe de commandement, Philippe Kieffer soigné d’une deuxième blessure a repris la tête de ses hommes. Afin d’avoir une vue d’ensemble du terrain, le second-maître (sergent) Guy Hattu, arrivé en renfort, pénètre avec plusieurs commandos dans une villa à gauche de la rue, face au casino et s’installe à l’étage avec Émile Renault, tireur d’élite. En fait de casino (qui n’a rien à voir avec celui du film Le jour le plus long), il n’en a plus que le nom. Guy Hattu se poste à une lucarne, Émile Renault à une autre, mais ce dernier, gaucher, lui propose d’échanger sa place afin de pouvoir mieux tirer.
A l’étage, Émile tire avec son fusil à lunette sur les soldats du casino. La maison est alors prise sous des feux croisés : ceux du casino et ceux du belvédère mais aussi des snipers postés dans la grande villa, 100 m à leur gauche (hôtel St-Georges, Kommandantur, actuellement hôtel Villa Andry). Une volée de balles claque sur les murs de la maison puis une forte détonation se fait entendre : un canon vient de tirer. Presque aussitôt, Émile ressent un énorme choc qui le projette sur le sol où il reste allongé, gravement blessé.
Guy Hattu, se croyant lui-même visé remonte à l’étage en courant et découvre alors son camarade. « ... je recule, épouvanté. Le camarade que j’ai laissé, et qui a demandé ma place tout à l’heure gît de tout son long, la poitrine trouée. Il a reçu un obus du canon anti-char en pleine poitrine... Émile n’est pas mort sur le coup, mais son état est désespéré.
« ... Derrière ces soldats en armes, un homme est allongé à même le sol. Renault agonise. Un obus de mortier l’a frappé au niveau de l’épaule droite. Du cou au flanc un trou béant, un trou sec, cautérisé par le feu. Dans la plaie largement ouverte, des organes frémissent encore. Le cœur s’entête à palpiter, des lambeaux de poumon s’affolent...Renault vit toujours...
On constate que selon les témoins les versions diffèrent. Renault est dit blessé soit par un obus anti-char soit par celui d’un mortier. Il en est de même pour l’origine du tir, certains le disent parti du casino, d’autres du belvédère, voire de la batterie Daimler située à...
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