Les Doctoriales de Rudologie 2024, qui se sont tenues à l’Université du Mans du 5 au 7 février 2024, ont réuni plus d’une soixantaine de chercheur·ses autour du thème « Ce que l’immonde dit du monde : étudier les déchets en Sciences Humaines et Sociales (SHS) ».
L’événement a rassemblé chercheur·ses et doctorant·es autour des enjeux épistémologiques, méthodologiques et réflexifs de l’étude des déchets. Les déchets participent d’une structuration de l’espace urbain et soulèvent des enjeux socio-spatiaux, économiques et environnementaux dont la rudologie rend compte.
Les textes et photographies présentés ici s’ancrent dans le champ de l’écologie territoriale et, plus largement, dans celui de l’écologie politique, adoptant une approche critique et dénonçant le contexte de crises socio-écologiques, au sein duquel les situations détritiques se déploient. Ce portfolio présente la diversité des mises en image possibles de l’objet déchet, des personnes et des territoires qui s’y rapportent.
La Dimension Sociale des Déchets et le Travail des Agent·es de Nettoyage
La gestion des déchets ne se cantonne pas seulement aux opérations de transformation des matières mais comporte des dimensions écologiques, techniques, philosophiques, humaines, etc. Cette partie s’intéresse particulièrement à la dimension sociale des déchets à travers les travailleur·ses qui les manipulent.
V. Aubois-Liogier raconte son expérience de terrain et du rôle indispensable des agent·es de nettoyage, dans le cadre d’un projet expérimental de collecte des urines humaines à Tours.
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J’ai passé huit jours sur le site des Tanneurs de l’Université de Tours en mars 2023 afin de mener une expérimentation de collecte de l’urine humaine en vue de sa valorisation agricole sur le territoire. La collecte se faisait au travers d’un urinoir sec non genré autoportant (projet Urocyclus). Dans cette enquête, j’étais en premier lieu intéressé par les usagers, mais la pratique du terrain a éclairé le rôle indispensable des agents de nettoyage dans la maintenance et la pérennité de ce type d’assainissement alternatif.
Le texte ci-dessous relate une partie de mon expérience le premier soir lorsque j’ai endossé ce rôle. Bien que nous urinions toutes et tous quotidiennement, qui regarde celles et ceux qui prennent soin de nos espaces de miction ?
En entrant le soir dans une des cabines, j’ai vu le reflet du liquide sur le sol, que la lumière tamisée mettait en relief de manière dramatique. Comment ne pas faire d’effort à ce point ? « C’est trop, c’est des vestiges, personne les connaît ces chiottes » (usagère entendue à 15h48 le 6 mars 2023). Apparemment si, certaines personnes ont tout de même trouvé leur chemin.
J’ai passé le premier soir environ quarante-cinq minutes à nettoyer les espaces à l’éponge et à la serpillière. Deux espaces clos aux tailles quasi équivalentes : l’un a une surface au sol rectangulaire, et l’autre a quasiment la même surface rectangulaire, mais est augmenté d’un petit couloir pour y arriver. Les ambiances lumineuses sont aux antipodes : lumière très vive qui irradie tout l’espace pour l’un, faible lumière zénithale pour l’autre.
Quarante-cinq minutes, car les gestes n’étaient pas encore appris. Quarante-cinq minutes à essuyer et éponger les gouttes dans les urinoirs et à retirer les poils tombés pendant l’action. Le sol, avant d’être nettoyé à son tour, présentait aussi des poils et des cheveux. J’ai rencontré un petit problème technique qui a laissé s’écouler sur le sol le précieux liquide que les usagers étaient venus donner dans la journée - problème résolu.
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Étonnamment, l’odeur de l’urine sur le carrelage blanc n’était pas insoutenable, loin de là, puisque l’odeur forte de l’ammoniac n’était pas perceptible. D’ailleurs, je m’étonne encore du fait que ces espaces, certes nettoyés minutieusement chaque jour et équipés de bondes avec valve anti-odeur, n’avaient pas tellement d’odeur au final - du moins pas l’odeur nauséabonde que certain·es exprimaient : « fais gaffe, ça pue » (usagère entendue vers 12h30 le 6 mars 2023).
La photographie présentée - document d’archive - a été prise avec mon smartphone le premier soir (06 mars 2023) après le nettoyage des cabines et urinoirs, dans un espace sanitaire carrelé où un point d’eau était disponible. L’image montre les outils utilisés pour le soin des espaces sanitaires lors de l’enquête. Ainsi, nous pouvons voir au premier plan un chariot qui porte un sceau, un balai-serpillière, un bidon-réservoir, du ruban adhésif, ainsi que des gants.
Les déchets imposent leur poids aux villes ainsi qu’aux corps des travailleur·ses, notamment à Lima comme le montre J. Chraïbi. Des formes de travail non reconnues par les institutions participent également au service public de gestion des déchets en amont du recyclage. C’est le récit que fait O. Mercier des pratiques de glanage alimentaire à la fin d’un marché parisien.
C’est également ce que décrit M. Manoury au travers d’un dispositif non institutionnel de récupération par des glaneur·ses précaires qui mettent en commun les invendus à la fin d’un marché nantais. Enfin, la possibilité d’une politisation et d’une reconnaissance de ces métiers de la récupération et du tri se dessine dans le texte de S.
Travail et Pénibilité : Le Cas des Déchargeurs de Papier à Lima
Lima, probablement dans le quartier Rimac. Le taxi qui devait me reprendre n’est pas là ni le travailleur social que je devais rencontrer ce matin-là en 2012. Loupé. La prochaine fois peut-être. Il me reste à trouver mon chemin dans la poussière et le dédale des hangars aux façades borgnes. Quelques chiens par ci par là. Les murs sont hauts, les portails tout autant, coiffés de barbelés ou de tessons de bouteilles noyés dans du ciment.
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Deux ou trois minutes plus tard, un camion s’approche d’un portique et s’engage dans une cour, je m’engouffre à sa suite. Une dizaine de personnes me dévisagent, gros silence. Je souris, salue l’assemblée et sors mon appareil photo.
C’est un boîtier pas très volumineux avec un zoom assez compact. Je repère le patron tout de suite, il a l’air autant usé que les autres mais il a ce truc qui fait que l’on comprend que c’est lui qui décide ici et me le montre en donnant deux trois ordres. Que ça reprenne on a pas que ça à faire.
Un type sue comme un animal et il est traité comme tel, il a le pire job. Il décharge des balles de papier de plusieurs centaines de kilos et passe à la pesée. Je repense aux pénitents qui s’infligeant toutes sortes de peines expient publiquement dans la douleur tous les maux de la société et nous libèrent par procuration. Qu’est-il d’autre, cet homme à ce moment ?
Beaucoup moins qu’un pénitent, il est invisible, tout le monde se moque de sa peine et c’est le fardeau qui est venu à lui, il n’a probablement pas choisi grand-chose et c’est probablement la seule façon qu’il a de se défendre de la misère. J’entrevoie une forme de violence absurde dont la pénibilité que cet homme endure n’expie rien.
Il sert les dents, retient sa respiration sur la balance afin de ne pas faire trembler l’aiguille. Mais tout de suite j’ai l’impression de voir Atlas supportant l’anthropocène.
Glanage Alimentaire : Récupération et Solidarité
Le glanage alimentaire est une pratique qui permet de récupérer des aliments invendus ou jetés, réduisant ainsi le gaspillage et offrant une source de nourriture à ceux qui en ont besoin. Cette pratique est souvent informelle et repose sur des réseaux de solidarité.
L'ultime Moisson : Fin de Marché Belleville
Une scène de fin de marché comme il en existe tant, scène familière animée jusqu’à l’encombrement et bruyante jusqu’au vertige. Pourtant, il s’y joue une scène publique répétée au quotidien où codes tacites et sens de l’improvisation entrent en jeu. Les acteurs et décors de fin de marché sont ici réunis et chacun tient son rôle.
Au premier plan, une poubelle dégorge telle une corne d’abondance d’artichauts et de légumes. Palettes et bornes de circulation s’empilent dans le désordre, coincées par un tronc de lampadaire. Un agent de propreté de la ville main gantée prend possession de la benne. Il guette, prêt à débarrasser, à ré-ordonner le mobilier urbain et à faire place nette.
À quel homme ou quelle femme appartient cette main prompte à récolter l’ultime moisson ? L’agent de propreté ignore la personne, son regard est détourné, indifférent. Complaisance, connivence entre ces deux protagonistes ? Ou lassitude devant tant de gâchis et de pauvreté ?
Les Glaneur·ses du Marché de Talensac (Nantes) : Un Dispositif Non Institutionnel de Récupération des Invendus
La récupération des invendus de ce marché nantais se distingue par l’organisation du travail de glanage qui prend place chaque dimanche depuis 2012, à 13h30, lorsque les transactions marchandes ne sont plus autorisées.
Pour accéder aux invendus et en pérenniser l’accès, les glaneur·ses doivent s’occuper du sale boulot de la remballe, qui incombe ordinairement aux vendeurs : chaque semaine, ils jettent dans les bennes situées en contre-haut de la place les cagettes et cartons vides pour les stands de fruits et légumes, les bacs de glace pour les poissonniers, les sacs poubelles pour les charcutiers et autres stands.
La répétition de ces « coup d’mains » alimente des interdépendances qui mettent à distance les logiques d’assistance dominant l’accès non-marchand à l’alimentation, notamment lors des distributions des institutions d’assistance alimentaire, que les glaneur·ses fréquentent pour la plupart.
Une fois récupérés, les invendus sont ensuite déposés sur le « trottoir d’en face » où ils sont triés puis répartis en deux colonnes distinctes afin de faciliter la circulation et leur accès lors de leur saisie. Cette seconde phase de l’organisation du travail de glanage est remplie par celles et ceux pour qui il serait trop coûteux physiquement ou socialement de s’insérer dans les relations d’entraide précédemment évoquées.
Cette organisation atypique se distingue ensuite par les profils de glaneur·ses qui la composent, en ce qu’elle réunit et met en interaction les différents visages de la pauvreté contemporaine. Parmi la trentaine présente chaque semaine, il y a ce noyau dur d’une dizaine de personnes, appelées les « anciens » : qu’ils aient un toit ou non, tous vivent à la marge de l’emploi, du RSA (Revenu de Solidarité Active) ou de l’AAH (Allocation aux Adultes Handicapés), et se caractérisent par une ancienneté de présence de plusieurs dizaines d’années.
S’ajoutent à eux les chômeurs de longue durée et quelques retraités avec qui ils partagent diverses formes de handicap au sens large (infirmité, maladie, vieillesse, etc.). Enfin, en périphérie de ce noyau se positionnent étudiants et travailleurs précaires, tout aussi réguliers que les piliers, mais dont la présence est plus récente car dépassant rarement les douze mois.
Cette organisation du travail de glanage se distingue enfin par les conditions d’accès à ces déchets symboliquement réhabilités en denrées, puisqu’il y a deux conditions à remplir pour être autorisé à s’en saisir. La première est de prendre part, quel que soit son degré d’engagement, à la mise à distance d’un des deux stigmates qui dominent ordinairement l’accès non-marchand à l’alimentation en France.
On observe ainsi que l’accès aux invendus n’est ici pas régi par une logique de charité ou de productivité individuelle, comme c’est le cas sur les autres lieux d’accès non-marchand à l’alimentation, mais par des logiques d’entraide et de réciprocité entre des groupes sociaux aux intérêts parfois divergents.
Enfin, la seconde règle à respecter pour se saisir des denrées mutualisées est d’attendre que chacun·e des glaneur·ses soient revenus des halles ou des ailes adjacentes.
Lutte pour la Récupération des Déchets Recyclables : Les Cartoneras de Buenos Aires
La flaca me reçoit avec une certaine dose de surprise. Le franchute, on se demande bien ce qu’il fait là, alors qu’il vient de Paris et sa tour Eiffel, mais bon tant qu’il est là, autant lui expliquer. Je suis au beau milieu de Buenos Aires, les yeux dans les déchets. La crise argentine est repartie : encore une fois. C’est un cycle, un cercle, l’espoir revient, l’espoir repart : les Argentins sont des hamsters qui courent dans la grande roue des fonds vautours.
La flaca me présente aux récupérateur·ices de déchets recyclables ; les minutes s’allongent. Nous nous asseyons dans le bureau du responsable pour le premier entretien. Nos mondes se croisent comme deux planètes qui se percutent.
Je propose un maté : la flaca se détend. Enfin un point de repère, une langue commune : il ne faut pas trop compter sur mon castellano. Nos mondes s’écartent pour mieux se regarder. La flaca a vécu une autre vie que la mienne, radicalement différente. Presque toute sa vie avec les mains dans les poubelles ; dans les déchets des autres.
Avant la coopérative, les conditions étaient dures. Porter un chariot à roulettes à mains nues, à travers les rues, du lundi au vendredi, pour gagner de quoi se nourrir. Deux heures aller, deux heures retour pour rentrer chez soi. Son quartier est très mal desservi, il n’y pas d’accès aux égouts publics.
Pas d’eau potable. Les murs sont en bois, les inondations sont fréquentes. Ils vivent à huit dans une maisonnette. Pas d’école pour les pauvres : ils sont analphabètes. Et la discrimination ? Les porteños la regardent de haut. Ils la méprisent du regard, l’insultent parfois, lui reprochent d’être une voleuse.
Fouiller les poubelles ou participer au service public de gestion des déchets recyclables, tout dépend du point de vue. Demain, les organisations qui représentent les cartoneros pourraient bien faire passer une loi de Responsabilité Élargie du Producteur avec inclusion sociale. Faire financer les machines, les lieux et les équipements des coopératives en taxant Coca-cola, en somme.
Impact Environnemental et Géographie des Déchets
Les flux et les stocks de déchets, pris dans des logiques économiques, sociales et politiques, participent à la structuration de l’espace urbain. Les décharges à ciel ouvert, très présentes dans les Suds, s’étendent dans les périphéries des grandes villes comme à Kingston en Jamaïque, observées par A. Le Failler. La quantité de déchets stockés est telle qu’elle en vient à modifier les paysages avec la formation de collines.
Ces marges matérielles sont aussi des lieux de vie et de travail pour des populations défavorisées, subsistant dans de mauvaises conditions via l’exploitation des déchets. La géographie des activités de revalorisation se superpose à la géographie des matières déchues.
En Mongolie, à Oulan-Bator, A. Dupuy a enquêté auprès des grossistes en matières premières secondaires : dans leur cour, espace de transition, s’entassent des objets rachetés aux récupérateurs informels, pris dans un entre-deux entre déchet et ressource. Le rejet des détritus en périphérie des centres urbains existe aussi dans les Nords et déborde encore des sites officiellement dédiés à cet usage, comme à Nantes en France où Z. Wambergue a photographié des dépôts illégaux.
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