Alors que les Etats-Unis et la Russie - URSS à l’époque - étaient en compétition pour atteindre la Lune durant les années 1960, un autre défit impitoyable se déroulait sur Terre. En 1966, deux géants de l’industrie automobile s’affrontèrent dans une lutte épique sur le circuit mythique des 24 Heures du Mans : Ford et Ferrari.
Les origines de la rivalité Ford-Ferrari
La rivalité entre Ford et Ferrari trouve ses racines dans les années 1960, lorsque Henry Ford II, petit-fils du fondateur de la marque, décida de redorer le blason de son entreprise en s’imposant dans le monde des courses automobiles. Envieux des résultats sportifs de la marque au cheval cabré, les dirigeants de Ford ont d'abord, de manière pragmatique et très américaine, envisagé purement et simplement de racheter le petit constructeur italien alors encore indépendant. Au début des années 1960, la marque italienne souffrait d’un manque d’investissement et d’une trop faible clientèle pour la soutenir financièrement. En 1963, Ford entama des négociations pour racheter Ferrari. L’objectif était double : acquérir le prestige de la marque italienne et bénéficier de son expertise en matière de voitures de course.
Les pourparlers avancèrent rapidement, et un accord semblait sur le point d’être conclu. En le lisant, le grand patron de Ferrari remarqua qu’en plus de la marque automobile, Ford s’apprêtait à prendre le contrôle de l’écurie de course. Las, jaloux de ses prérogatives de patron d'écurie de voitures de course, Enzo Ferrari leur oppose un refus en termes peu amènes, ce qui aura le don d'énerver Henry Ford II qui se met alors en tête de battre la marque italienne sur son terrain, c'est-à-dire aux 24 Heures du Mans. Bien évidemment, l’ajout de cette clause du contrat était inacceptable pour Enzo qui a immédiatement mis fin à la réunion et est rentré chez lui, laissant Henry Ford humilié et bien décidé à se venger. Cette rebuffade fut vécue comme un affront personnel par Henry Ford II. Furieux, il décida de se venger en battant Ferrari sur son propre terrain : les circuits de course. C’est ainsi que naquit le projet GT40, nom de code donné à la future arme de Ford pour conquérir Le Mans.
La course française de notoriété mondiale est en effet alors outrageusement dominée par les voitures frappées du cheval cabré qui l'ont remportée en 1949, 1954, 1958, 1960, 1961, 1962, 1963, 1964 et 1965, excusez du peu ! Cette rivalité naissante allait transformer le monde des courses automobiles, poussant les deux constructeurs à repousser sans cesse les limites de la technologie et de la performance.
La conception de la Ford GT40
La création de la Ford GT40 fut un défi titanesque pour le constructeur américain. Henry Ford II avait donné carte blanche à ses ingénieurs pour concevoir une voiture capable de battre Ferrari à Le Mans. A l’époque, Ford était plutôt absent dans le domaine du sport automobile. C’était une marque renommée pour ses modèles de production destinés à séduire le marché américain mais aucun de ses modèles n’était produit, jusque là, dans le but de concourir sur un circuit de vitesse. Le développement de la GT40 débuta en 1963. L’objectif était de créer une voiture alliant puissance, légèreté et aérodynamisme.
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A la tête du développement il y avait l’ingénieur britannique Roy Lunn qui possédait une certaine expérience en sport automobile suite à sa participation à la grande course du Mans en 1949 avec Aston Martin. Dès le début du projet, Lunn et ses collègues avaient pour objectif de créer une voiture sportive à deux places avec un moteur V8 placé au centre du véhicule. Ford pouvait ainsi faire d’une pierre deux coups car le modèle de production devait alors rivaliser avec la Chevrolet Corvette. Pour commencer à construire un prototype, Roy Lunn s’est tourné vers Lola qui utilisait un moteur V8 Ford pour sa voiture de course nommée la Mk 6. Cette voiture a donc servi comme base pour créer le premier prototype de la Ford GT40 à même de réaliser de nombreux essais.
Les ingénieurs optèrent pour un châssis monocoque en acier, une carrosserie en fibre de verre et un moteur V8 de 4,7 litres placé en position centrale arrière. Animée par un V8 Ford culbuté de 4,2 litres et ultra-basse pour réduire sa traînée aérodynamique et augmenter sa vitesse de pointe, elle est nommée d'après sa hauteur mesurée en pouces, 40 pouces, soit 1,02 mètre. Le nom GT40 fut choisi en référence à la hauteur de la voiture : 40 pouces, soit environ 1 mètre. Construit avec une carrosserie en acier et une géométrie de suspension imparfaite, le modèle était très lourd et difficile à conduire lorsque Bruce McLaren l’a testé en Août 1963.
Les premiers prototypes de la GT40 furent testés dès 1964. Cependant, les débuts furent difficiles. La voiture souffrait de nombreux problèmes de fiabilité et de stabilité à haute vitesse. La saison de 1964 débuta avec une série d’essais sur le tracé de la Sarthe qui, grâce à la longue ligne droite de Mulsanne, révéla un problème majeur dans l’aérodynamique de la voiture. Alors que la vitesse de pointe théorique était impressionnante, puisqu’elle dépassait les 300km/h, la voiture avait une tendance à se soulever dès qu’elle atteignait 275 km/h. Il fut alors impossible de contrôler la GT40 sur les circuits à vitesses élevées. Sous la nouvelle direction, la voiture abandonna son tout petit moteur 4,2 litres et gagna un moteur de taille plus conforme au marché américain, de 7 litres.
Shelby et son équipe apportèrent de nombreuses modifications à la voiture. Ils travaillèrent notamment sur l’aérodynamisme, le refroidissement du moteur et la suspension. En parallèle, Ford recruta des pilotes de renom pour participer au développement et à la mise au point de la GT40. La conception de la GT40 illustre parfaitement la détermination de Ford à battre Ferrari. L’entreprise américaine n’hésita pas à investir des sommes considérables et à mobiliser les meilleurs talents pour atteindre son objectif.
Les premières confrontations au Mans
Les 24 Heures du Mans de 1964 marquèrent les débuts de la Ford GT40 en compétition. L’attente était immense, tant du côté de Ford que des passionnés de course automobile. Engagée pour la première fois aux 24 Heures du Mans en 1964, elle y marquera les esprits dès les essais en dépassant les 300 km/h dans la ligne droite des Hunaudières, ce qui ne lui suffira pas toutefois à ravir la pole position obtenue par une Ferrari 330P pilotée par l'Anglais John Surtees. Pourtant, c'est bien une Ford GT40 qui domine la première heure de course avec à son volant l'Américain Richie Ginther avant d'être débordée par la Ferrari de Surtees.
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La voiture se lança dans sa première course, les 1000km du Nurburgring sur le mythique Nordschleife. Comme c’est souvent le cas pour les nouvelles voitures de course, même de nos jours, cette première compétition fut très décevante pour Lunn, Wyer et son équipe. Les trois GT40 engagées abandonnèrent toutes avant la mi-course, victimes de problèmes mécaniques. Ferrari, de son côté, réalisa un triplé historique avec ses 250 GTO et 275 P. Des trois GT40 engagées la première abandonne sur incendie au bout de 4 heures de course, tandis que les deux autres sont retardées par des problèmes techniques touchant notamment la boîte de vitesses, laissant la victoire à Ferrari qui prend les trois premières places.
La deuxième course pour la voiture fut celle que Ford voulait absolument gagner, mais cette fois-ci ce fut la transmission qui ne put supporter les vitesses vertigineuses de la ligne droite de Mulsanne. Le trio de GT dût alors abandonner avant la fin des 12 premières heures. En revanche, c'est une Cobra Daytona pilotée par la paire Dan Gurney-Bob Bondurant qui domine la catégorie GT devant les Ferrari GTO. Or la Cobra Daytona est construite et exploitée par un certain Carroll Shelby, fin connaisseur des 24 Heures du Mans pour avoir été le premier pilote américain à gagner dans la Sarthe en 1959 au volant d'une Aston Martin DBR1 qu'il partageait avec l'Anglais Roy Salvadori. Le truculent Texan, déjà en partenariat avec Ford qui lui fournit les moteurs de ses Cobra, se voit ainsi confier la responsabilité de faire courir les GT40 dès la fin 1964.
L’édition 1965 des 24 Heures du Mans vit Ford revenir avec une GT40 améliorée. Les résultats ne se font pas attendre. La GT40 devenue MkII et désormais animée par un V8 de 7 litres de cylindrée développant près de 500 ch emporte sa première victoire début 1965 sur le circuit de Daytona. Malgré des progrès notables en termes de fiabilité et de performance, le résultat fut à nouveau décevant. Fort de ce résultat encourageant, Ford débarque en force dans la Sarthe en 1965 avec deux MkII 7 litres et 4 GT40 (deux 4,7 litres, et deux 5,3 litres). La MkII fait d'emblée forte impression sur le circuit des 24 Heures du Mans, où elle signe la pole position de l'édition 1965 aux mains de Phil Hill à 227 km/h de moyenne, reléguant à plus de 5 secondes la première Ferrari pilotée par Surtees. La domination des Ford MkII se confirme en début d'épreuve, mais des problèmes de transmission apparaissent après deux heures de course, qui entraîneront leur abandon dans la soirée.
Ces deux échecs consécutifs poussèrent Ford à revoir sa stratégie. L’entreprise décida de confier le programme GT40 à Carroll Shelby, dont l’expérience en compétition et le savoir-faire technique étaient reconnus. En parallèle, Ford intensifia son programme d’essais. Des séances de tests intensives furent organisées sur différents circuits, notamment à Daytona et Sebring. L’année 1966 s’annonçait donc cruciale pour Ford. L’entreprise américaine avait investi des sommes colossales dans le développement de la GT40 et ne pouvait se permettre un nouvel échec. La scène était ainsi dressée pour l’une des confrontations les plus épiques de l’histoire du sport automobile. L'hécatombe est totale dans le clan américain, les quatre GT40 restantes ayant été décimées par une épidémie de rupture de joints de culasse. La course est finalement remportée pour la neuvième fois par Ferrari avec une 250 LM pilotée par Jochen Rindt et Masten Gregory. Comble de l'humiliation pour Ford, Ferrari l'emporte aussi en GT avec sa nouvelle 275 GTB…
Le triomphe de Ford en 1966
L’édition 1966 des 24 Heures du Mans restera à jamais gravée dans l’histoire du sport automobile. Ford arriva sur le circuit de la Sarthe avec une armada impressionnante : pas moins de 13 GT40 étaient engagées, dont 8 officielles. Le constructeur américain revient d'autant plus motivé en 1966 que son patron Henri Ford II a fait le déplacement dans la Sarthe pour donner le départ de l'épreuve. Ford Dispose de moyens financiers alors inédits et d'une logistique sans précédent. Il faut dire qu'après six mois de tests intensifs, l'équipe Ford n'a jamais été aussi bien préparée, comme en témoignent les victoires remportées à Daytona et Sebring. Ferrari ne s'avoue toutefois pas vaincu, dévoilant cette même année une P3 aux performances proches de celle de la Ford MkII. Reste que Ford est venu en force avec huit MkII et cinq GT40 quand Ferrari, handicapé par les grèves à répétition qui désorganisent l'Italie cette année-là, ne peut aligner que trois P3, quatre 365P2/P3, et une 275 LM en catégorie prototype.
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Dès les essais qualificatifs, les Ford montrèrent leur supériorité en termes de vitesse pure. La pole position fut décrochée par Dan Gurney sur une GT40 Mk II, avec un temps record. Les américaines prennent les quatre premières places, tandis que la première P3 est reléguée à près de 3 secondes et que les « vieilles » P2/P3 sont à plus de 15 secondes… Le départ de la course fut donné le 18 juin à 16h. Les Ford prirent rapidement l’avantage, imposant un rythme infernal. Jusqu'à 22 heures, la lutte reste toutefois indécise et profitant de leur plus faible consommation, les P3 de Rodriguez et Scarfiotti s'emparent du commandement.
Au fil des heures, la supériorité des GT40 se confirma. Leur puissance et leur fiabilité, fruit des nombreux tests et améliorations apportés par l’équipe de Carroll Shelby, faisaient merveille. Les Ford MkII prennent logiquement la tête en début de course, mais les deux Ferrari P3 de Rodriguez et Scarfiotti parviennent à repasser devant grâce à leur moindre consommation qui leur permet de moins souvent s'arrêter aux stands. Las, Scarfiotti doit abandonner après être entré en collision avec une autre voiture, tandis que Rodriguez est retardé par des problèmes de boîte. Seuls Rodriguez et Ginther, résistent, mais la P3 souffre aussi de sa boîte de vitesses et peu avant la mi-course, elle ne repart pas de son stand. Dès lors, la course est jouée et la seule incertitude consiste à savoir laquelle des Ford va s'imposer.
À mi-course, Ford occupait les trois premières places. La victoire semblait à portée de main, mais rien n’était joué. Cependant, au petit matin, le sort de la course était scellé. Les Ford GT40 dominaient largement la compétition, occupant les quatre premières places. Fiables en plus d'être rapides, trois Ford MkII dominent la fin de course, au point que l'écurie leur demande de se regrouper pour passer la ligne en formation, illustrant ainsi le triomphe américain, qui réalise un triplé devant quatre Porsche 906, la première Ferrari étant une GT, la 275 GTB/C pilotée par Piers Courage et Roy Pike qui se classe 8e.
Le final de la course fut marqué par une controverse. Ford, soucieux de réaliser un coup médiatique, ordonna à ses pilotes de franchir la ligne d’arrivée groupés. Cette décision provoqua une confusion quant au vainqueur réel de l’épreuve. Ce triplé historique marquait l’apothéose de la quête de Henry Ford II. Après des années d’efforts et d’investissements colossaux, Ford avait enfin vaincu Ferrari sur son terrain de prédilection.
L’héritage de cette rivalité légendaire
La victoire écrasante de Ford aux 24 Heures du Mans en 1966 marqua un tournant dans l’histoire du sport automobile. L’impact de cette rivalité se fit sentir bien au-delà du monde de la compétition automobile. Elle inspira des générations d’ingénieurs et de designers, poussant les limites de la technologie et de l’innovation. Pour Ford, le succès à Le Mans fut le début d’une période de domination. L’entreprise remporta les éditions 1967, 1968 et 1969 des 24 Heures du Mans, confirmant la supériorité de la GT40.
Ferrari, de son côté, tira les leçons de cette défaite. Le constructeur italien se concentra davantage sur la Formule 1, où il allait connaître de nombreux succès dans les décennies suivantes. La rivalité Ford-Ferrari eut également un impact durable sur l’industrie automobile dans son ensemble. Elle démontra l’importance de l’innovation technologique et de l’investissement dans la recherche et le développement. Au fil des années, l’histoire de cette rivalité est devenue une légende du sport automobile. Elle a inspiré de nombreux livres, documentaires et même un film hollywoodien, « Le Mans 66 » (Ford v Ferrari), sorti en 2019.
Aujourd’hui encore, l’héritage de cette rivalité perdure. Devenue une voiture mythique, connue par tous les passionnés d’automobile, le nom Ford GT accordera toujours la célébrité aux modèles qui le portent. Ford a réédité la GT en 2005, puis en 2017, en hommage à la légendaire GT40. Le premier est sorti en 2005 et était un modèle dit “hommage” à la GT40 d’origine. Avec un design très similaire à la GT40, cette première Ford GT de production fut construite pour célébrer les cent ans de la marque. Son V8 suralimenté de 5,4 litres produisait 550 chevaux poussant la voiture à plus de 330km/h. A l’opposé, la seconde génération de la Ford GT, qui sortit en 2017, fut produite dans le seul but d’homologuer la voiture de course GTE. De son côté, Ferrari continue de produire des supercars d’exception et reste une référence en matière de voitures de sport.
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