C’est la grève susceptible de changer le visage de l’Amérique. Pour ses défenseurs, elle pourrait permettre de rompre avec quarante ans de stagnation salariale et le déclin inexorable des syndicats depuis que Ronald Reagan a licencié plus de onze mille aiguilleurs du ciel, en 1981.

Pour ses détracteurs, elle pourrait marquer un retour aux années 1970 et entraîner une nouvelle perte de compétitivité de trois grandes firmes historiques de Detroit (Michigan) − General Motors (GM), Ford et Stellantis (anciennement Fiat Chrysler) − qui se sont effondrées lors de la crise économique de 2009 et ont manqué la révolution électrique amorcée par Tesla.

Pour l’heure, le syndicat United Auto Workers (UAW) mène le bal, alors que la grève est soutenue par 75 % des Américains, selon un sondage Gallup. Celle-ci était ciblée sur trois usines, une par constructeur, dont celle de Ford à Wayne (Michigan), à 40 kilomètres à l’ouest de Detroit.

En lançant un mouvement inédit en faveur d’une hausse des salaires, le puissant syndicat United Auto Workers, soutenu par une large partie des Américains, est parvenu à diviser les Big Three de Detroit. Alors que Ford a cédé, General Motors et Stellantis sont sous pression. L’enjeu économique, mais aussi politique, est majeur.

Un Mouvement de Grève Symbolique

C’est une grève absolument historique : Joe Biden lui-même a salué "l'accord de principe” entre le syndicat UAW et Ford. Cet accord, qui comprend une augmentation de 25 % du salaire de base, témoigne surtout de l’importance actuelle de la question du pouvoir d’achat aux États-Unis.

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Donna Kesselman, spécialiste des droits sociaux aux États-Unis et professeure à l’université Paris Est-Créteil, explique que la vague de grève que connaît le pays "s'assoit sur un mouvement social plus large. L’automobile représente 3 % du PIB de l’économie américaine. C’est une grève puissante.

Revendications et Contexte

Les employés de l’automobile ont fait d’énormes sacrifices lors du sauvetage du secteur après la crise de 2007-2009. Ils avaient accepté les suppressions de postes, les coupes dans les salaires et les contrats de protection sociale. Aujourd’hui, les dirigeants reçoivent beaucoup d’argent et les ouvriers veulent leur part, a rapporté à l’AFP Susan Schurman, professeure à l’université Rutgers, spécialisée dans les relations au sein du monde du travail.

La grève dure 46 jours et débouche sur une victoire historique : augmentations salariales d’au moins 25% sur 4 ans, qui s’élèvent à 160 % pour les salaires les plus faibles, une première dans le secteur depuis des décennies ; augmentation des cotisations patronales aux dispositifs de retraite ; obtention pour la première fois d’un congé parental.

La grève a des effets immédiats sur l’ensemble de l’industrie automobile : elle pousse les autres constructeurs tels que Hyundai, Toyota ou Tesla, dont les usines ne sont pas syndiquées, à augmenter les salaires afin de juguler une possible contagion des velléités de syndicalisation.

En effet, les dispositifs législatifs privilégient les incitations fiscales (achat de véhicules électriques, investissements dans l’éolien et les panneaux solaires) sans planification ni « voie de sortie pour les gens et les municipalités qui dépendent des emplois et des revenus des industries fossiles ».

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Stratégie Syndicale et Innovation

D’une part, et pour la première fois, le syndicat cible les Big Three en même temps, plutôt que de négocier constructeur par constructeur. D’autre part, en instaurant la pratique de la stand-up strike, le syndicat rompt avec la routine instituée.

Plutôt que d’appeler les quelque 140 000 salariées qu’il représente à se mettre en grève en même temps, le syndicat choisit certaines usines appelées à débrayer, quelques heures avant le début de la grève, par le biais de textos et de vidéos sur les réseaux sociaux.

Selon l’avancée des négociations, au fil des semaines, de nouvelles usines sont appelées à se mettre en grève. Non seulement cet effet de surprise a généré ce que des analystes financiers de Wall Street ont qualifié de « cauchemar logistique », mettant en péril toute la chaîne d’approvisionnement, mais il a également entretenu un effet d’émulation galvanisant pour les syndiquées, espérant que leur lieu de travail soit le prochain à être appelé.

De même, le fait que le syndicat ait volontairement fait circuler de fausses informations sur les usines qui allaient se mettre en grève, pour tromper les employeurs et les cadres, est un exemple de l’inventivité tactique dont témoigne la stand-up strike.

Leadership et Transformations au Sein de l'UAW

De telles innovations ne sortent pas de nulle part. Elles résultent d’abord des transformations récentes au sein même de l’UAW. En mars 2023, Shawn Fain est devenu le premier dirigeant du syndicat à être élu au suffrage direct.

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L’élection de Fain fait suite à une décision de justice de 2021 obligeant l’UAW à transformer le système de désignation de sa direction, qui jusqu’à présent se faisait de manière indirecte et opaque. Même si son élection s’est jouée à quelques centaines de voix, ce tournant dans le fonctionnement interne de l’UAW confère à Fain une légitimité démocratique sans précédent.

Enjeux Environnementaux et Transition Juste

Paradoxalement, la grève du syndicat de l’industrie automobile étatsunienne United Auto Workers (UAW), commencée il y a un an, a peut-être constitué l’évènement le plus important en matière de lutte contre le changement climatique sous le mandat de Joe Biden.

En 2022 les véhicules électriques représentaient 8 % des ventes totales de voitures aux États-Unis, mais ils pourraient représenter la moitié des ventes dès 2030. Le secteur des transports étant le seul secteur dans lequel les émissions de gaz à effet de serre continuent à augmenter, il s’agit d’un secteur clé dans la transition énergétique étatsunienne.

La grande crainte des organisations syndicales est que les nouveaux emplois « verts » ne soient pas des « union jobs », des emplois couverts par les conventions collectives. Les enjeux environnementaux s’articulent ici de manière indissociable aux formes du droit syndical étatsunien.

Il est donc essentiel pour les syndicats de s’implanter dans les industries « vertes », et pour l’UAW en particulier. En effet, la construction de véhicules électriques nécessite moins de main-d'œuvre que les véhicules thermiques, ce qui constitue une menace sur les emplois.

D’où l’importance de la grève et de la campagne de syndicalisation qui l’a suivie : en forçant les Big Three à inclure les usines de véhicules électriques et de batteries dans son master agreement, l’UAW a ouvert la voie à la syndicalisation de secteurs encore très peu syndiqués, dans lesquels dominent des discours et pratiques antisyndicales ancrés.

Alliances et Soutien Écologiste

Le soutien à la grève de la part des mouvements écologistes s’est avéré massif, durable, et concret. Au début des négociations entre l’UAW et les Big Three, à l’été 2023, plus d’une centaine d’organisations écologistes, antiracistes et de justice sociale, affichaient publiquement leur soutien à l’UAW dans une lettre ouverte.

Pendant les six semaines de grève, des membres de ces organisations et d’autres collectifs militants sont venus prêter main-forte, arborant fièrement leurs t-shirts rouges floqués des slogans du syndicat sur les piquets de grève.

Tableau Récapitulatif des Gains Obtenus par l'UAW

Domaine Réalisations
Salaires Augmentations salariales d’au moins 25% sur 4 ans, jusqu'à 160% pour les salaires les plus faibles.
Retraite Augmentation des cotisations patronales aux dispositifs de retraite.
Congé Parental Obtention pour la première fois d’un congé parental.
Usines Électriques Extension de l'accord cadre aux usines de voitures électriques.

tags: #grève #automobile #États-Unis #historique

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