Près d'un siècle après sa sortie, Le Meilleur des mondes sidère toujours par sa modernité et la qualité d'analyse sociologique et scientifique de l'auteur. Toutes les informations, près d'un siècle, dans d'étourdissantes visions, Aldous Huxley imagine une civilisation future jusque dans ses rouages les plus surprenants : un État Mondial, parfaitement hiérarchisé, a cantonné les derniers humains " sauvages " dans des réserves.
La culture in vitro des fœtus a engendré le règne des " Alphas ", génétiquement déterminés à être l'élite dirigeante. Les castes inférieures, elles, sont conditionnées pour se satisfaire pleinement de leur sort. Dans cette société où le bonheur... 632 après Ford : désormais on compte les années à partir de l'invention de la voiture à moteur.
La technologie et la science ont remplacé la liberté et Dieu. La vie humaine, anesthésiée, est une suite de satisfactions, les êtres naissent in vitro, les désirs s'assouvissent sans risque de reproduction, les émotions et les sentiments ont été remplacés par des sensations et des instincts programmés. La société de ce Meilleur des mondes est organisée, hiérarchisée et uniformisée, chaque être, rangé par catégorie, a sa vocation, ses capacités et ses envies, maîtrisées, disciplinées, accomplies.
Mais un homme pourtant est né dans cette société, avec, chose affreuse, un père et une mère et, pire encore, des sentiments et des rêves.
Contexte et Genèse de l'Œuvre
Alors que la science-fiction états-unienne connaissait son Golden Age durant la première moitié du XXe siècle, les horreurs de la Première Guerre Mondiale obligèrent le continent européen à considérer, quant à lui, la science avec une méfiance angoissée. Au sein du monde littéraire, la science-fiction du Vieux Continent, éloignée de l’influence de Gernsback et Campbell, s’imprégna alors d’un profond pessimisme.
Lire aussi: Trouver le meilleur tarif d'assurance automobile
Dans ce contexte, les anticipations furent privilégiées puisque, sans même avoir l’impression d’écrire de la science-fiction et en refusant d’ailleurs toute assimilation au genre, elles permettaient de blâmer la science et ses usages. L’Europe de la première moitié du XXe siècle voit ainsi l’émergence d’auteurs de science-fiction qui s’ignorent - et qui refusent ce titre - s’ériger contre la science.
Science-Fiction et Utopie Négative
Pour commencer, coupons court à toute possibilité de remise en question de l’appartenance du Meilleur des mondes au genre qu’est la science-fiction. Nous pourrions indiquer qu’il est considéré comme un classique par de nombreux ouvrages de référence : Annick Beguin, Les 100 principaux titres de la science-fiction ; Lorris Murail, Les Maîtres de la science-fiction ; Stan Barets, Le science-fictionnaire ; Gilbert Millet et Denis Labbé, La Science-fiction ; etc.
Dès les premières lignes, l’action se situe explicitement dans le futur : en l’an 632 après Ford, soit en l’an 2540 de notre ère. La chronologie inventée par Huxley pour décrire ce nouveau monde suffit déjà à rattacher l’œuvre au genre science-fictif. Ford étant l’inventeur de nouveaux principes d’organisation scientifique du travail, lesquels dominent toujours l’industrie actuelle, Huxley fait ainsi appliquer le fordisme à la génétique, non pas pour permettre la production de biens de consommation mais d’êtres humains.
Grâce à ce qui sera appelé, plus tard dans la réalité, la fécondation in vitro et le clonage (« procédé Bokanovski » et « technique de Podsnap » dans la fiction), la reproduction est élaborée en usine, dans le respect de la division verticale et horizontale du travail, de l’organisation en chaîne de montage et de l’impératif de standardisation tant des produits humains que de la procréation (en tant qu’elle est devenue une procédure technique). Mais l’an 632 de N. F. peut aussi, dans le livre, renvoyer au psychologue Sigmund Freud, père fondateur de la psychanalyse ayant révolutionné la conception du psychisme humain au début du XXe siècle dans la réalité.
Ainsi, à la reproduction et la gestation artificielles standardisées s’ajoute le conditionnement psychologique et social assurant une « prédestination ». Huxley puise ici son inspiration dans les théories scientifiques de son époque : le béhaviorisme - et particulièrement Pavlov qui formula la notion de réflexe conditionné en 1903, le déterminisme social et l’hypnopédie.
Lire aussi: Problèmes moteurs C4
Entre science et fiction, Huxley utilise également un abondant lexique technique et scientifique réel (de « morula » à « lupique » en passant par les vocables proposés par l’anatomiste Anders Retzius pour distinguer les humains selon leur indice céphalique) ou inventé (« bokanovskifier », etc.). Si Huxley refusait de considérer son œuvre comme faisant partie du genre science-fictif, c’est parce qu’il voulait que les lecteurs la comprennent comme la condamnation d’une science accomplie démesurément et parce qu’elle était davantage une réflexion sur la nature humaine.
Guy Bouchard [1], notamment, a démontré la conaturalité entre la démarche philosophique et la science-fiction, les deux disciplines étant toutes deux construites sur l’étonnement. Car l’écrivain et philosophe, en analysant les microsystèmes des romans de science-fiction, établit que le genre comporte 87 435 possibilités narratives, contre seulement 67 pour le roman réaliste.
Pour Guy Bouchard, il est indéniable que la science-fiction et l’utopie se trouvent dans un rapport d’intersection dès lors que le thème sociopolitique idéalisé est rationalisé et fondé sur une anticipation implicite ou explicite.
Analyse des Personnages et du Style
Michel Houellebecq, par exemple, écrit dans ses Particules élémentaires : « Aldous Huxley est sans nul doute un très mauvais écrivain. Toutefois, Huxley ne manque pas d’habileté narrative et son style d’écriture n’est ni caractérisé par la pauvreté, ni par cette phraséologie ampoulée qui plaît aux pédants.
En outre, la première lecture peut laisser penser qu’Huxley provoque quelques maladresses narratives lorsqu’il tente de briser le caractère trop didactique de la visite du Centre d’Incubation et de Conditionnement. Malgré ces quelques ambivalences, le reste du récit est cohérent et bien construit. La chronologie est linéaire, exceptée pour la présentation de Linda et John dont les résumés biographiques débutent par l’évocation d’un traumatisme, à l’instar d’un récit psychanalytique. Le point de vue est objectif et omniscient.
Lire aussi: Meilleur coussin sciatique pour voiture : Comparatif
Le ton est comique ou oratoire et l’ironie se retrouve à tout niveau du récit. Comme nous l’avons vu, la chronologie choisie, par exemple, fait référence à Henry Ford mais permet également une paronomase avec le mot anglais « Lord » ce qui conduit au remplacement systématique des expressions impliquant Dieu (Lord) avec Ford. Dans la continuité du fordisme, le signe T devient l’emblème de la nouvelle religion par étêtement du signe de croix chrétienne, or Henry Ford fut célèbre pour son automobile baptisée Ford T.
Le titre même de l’œuvre, Brave New World, renvoie à La Tempête de William Shakespeare où l’expression est utilisée de manière ironique. Le traducteur Jules Castier a su rendre le même effet en renvoyant les lecteurs français à la littérature qu’ils connaissent : le « meilleur des mondes possibles » issu de Candide ou l’optimiste de Voltaire.
Enfin, en ce qui concerne les personnages, ceux-ci manquent effectivement de profondeur et apparaissent quelque peu caricaturaux. Pourtant, là encore, il faut comprendre que l’effet est voulu par Huxley. Les personnages ne peuvent avoir de la profondeur psychologique. Pour interdire le désordre et protéger la stabilité sociale, les Utopiens doivent être des robots dépourvus d’émotions, de sentiments ou d’idées personnelles, tout ce qui, en somme, menace le conformisme.
C’est notamment le cas de Bernard Marx et Helmholtz Watson dont la déviance tient, pour le premier, d’un manquement, d’un surplus pour le second. Marx est plus laid que ce que n’autorise sa caste et sa frustration d’être considéré comme un paria génère une conscience accrue de son ego John le Sauvage est le grand déviant de l’œuvre. Éternel exclu, écartelé entre deux cultures différentes qui le rejettent, l’une étant présentée comme « primitive », la seconde comme « civilisée », aucune ne l’acceptera et John restera solitaire et incompris.
On pourrait enfin reprocher à Huxley l’androcentrisme de son œuvre, s’il n’était pas banal pour son époque et habituel dans les œuvres de science-fiction de la première moitié du XXe siècle. Les personnages féminins sont peu nombreux et leur importance tient à celle de figurantes ou de faire-valoir. Lenina Crowne permet notamment à Huxley de démontrer les vices de cette société utopique.
Pour toutes ces raisons et au contraire de ce que l’on a pu dire de lui, Huxley est loin d’être un mauvais écrivain et sa prose est similaire à celle des auteurs anglo-saxons : simple, fluide et claire.
Les Piliers de la Société Utopienne
L’exposé d’idées est nécessaire pour Huxley car son but est de faire découvrir au lecteur la société utopienne de l’année 2540, d’abord via « l’Administrateur Mondial » Mustapha Menier, lequel vante les mérites de cette organisation sociale présentée comme le « meilleur des mondes possibles », puis via John, l’Etranger, afin de - procédé littéraire bien connu - mettre en relief les vices et de jeter le doute sur le bien-fondé apparent et l’évidence de structures sociales normalisées.
Société mondiale uniforme et rationalisée à l’extrême, fondée sur une économie de pacotille [5], elle obéit aux règles de sa devise planétaire, qui n’est pas sans rappeler la devise française : « Stabilité, Identité, Communauté ». La stabilité sociale est le premier impératif de l’administration mondiale utopienne. Reprenant la pensée malthusienne [6], l’objectif affirmé est d’empêcher le déséquilibre qu’engendrerait une croissance supérieure de la population par rapport à une production de subsistance limitée.
L’identité désigne ici le fait d’être identique et non d’avoir une identité individuelle. De même, le principe de communauté est à comprendre au sens d’unanimité ; c’est l’anéantissement de l’individu dans la masse collective.
En exagérant les caractéristiques d’une société présentée comme une évolution à un stade de progrès ultime, Huxley cherche surtout à démontrer le conditionnement qu’exerce l’ordre sociopolitique sur l’individu au point d’aliéner totalement son esprit personnel. Le but de l’oligarchie est, en réalité et uniquement, de conserver sa domination tout en prétendant œuvrer pour le bien de l’humanité. À cet effet, elle se doit d’utiliser, non une force étatique flagrante mais bien une contrainte séductrice et diffuse.
Ainsi, la réserve du Nouveau-Mexique dans laquelle John grandit s’avère aussi fermée et contraignante que le Meilleur des mondes. Si Huxley décrit avec assez de précision l’habitat et le syncrétisme religieux, le point de vue adopté est celui des Utopiens (Lenina et Bernard) de sorte que toutes les descriptions insistent sur le sort misérable et sordide des « sauvages » : économie de substance, absence de soin, souffrances et douleurs, superstitions idiotes, inconfort matériel, infériorité de la femme, monogamie et viviparité, etc.
Ce qui importe pour lui, c’est de confronter les « sociétés primitives » et les « sociétés évoluées » et montrer que leurs contraintes sur l’individu sont identiques et que, en ce sens, aucune n’est plus évoluée que l’autre. John, situé entre deux sociétés dont il est exclu, en est la preuve. Il n’en demeure pas moins libre pour autant, conditionné qu’il est par le monde « sauvage » et le monde européen via une lecture fanatique de Shakespeare.
Réflexions sur le Progrès et la Nature Humaine
Tandis que les utopies anciennes étaient construites ex nihilo, les utopies de l’époque contemporaines se construisent à partir de l’observation de cette société en perpétuelle mutation dans une démarche prospective. Elles ne visent pas à plaider pour la mise en place d’une société idéale, mais au contraire à démontrer que toute tentative d’instauration d’une société idéale serait totalitaire, tout en tentant de prédire l’aboutissement possible des évolutions dont les écrivains sont les témoins.
Quinze ans après la première édition, en 1946, Aldous Huxley ajoute une préface dans laquelle il écrit que la réalité s’annonce pire encore que les prédictions qu’il avait faites dans son œuvre. Il affirme également que les « livres sur l’avenir » [8] doivent s’appuyer sur des hypothèses réalisables.
Ecrit en 4 mois en 1931, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley est tout simplement impressionnant de perspicacité et de justesse quant à la vision qu’il donne d’une société future possible. Dans ce livre culte, l’écrivain britannique Aldous Huxley dépeint une société eugéniste où la natalité serait entièrement sous le contrôle des scientifiques.
Dans les centres de conditionnement et d’incubation, véritables usines d’élevage de fœtus, les « Prédestinateurs » et « Directeurs d’Incubation » ont pris le relais de la maternité. Les individus créés dans ces fabriques sont le résultat de dosages génétiques précis lors de leur processus de maturation. Les Alpha représentant les castes supérieures jusqu’aux Epsilon qui sont en quelque sorte « les idiots du village ». Ce statut à la fois social et intellectuel est décidé dés le stade embryonnaire. Les Alpha reçoivent, par exemple, une alimentation en « pseudo sang » riche, tandis qu’un epsilon sera sous-alimenté.
Un des grands postulats de cette société est la stabilité c’est à dire le maintien des individus dans leur caste, la disparition de toute révolte, de toute contestation et de toute envie de contester. Outre la préparation physiologique, tout le système éducatif contribue à façonner les esprits de chaque caste selon ses caractéristiques.
Autre grande caractéristique : la communauté. L’esprit communautaire poussé à son extrême, niant l’individualité. Outre la prolifération des individus génétiquement identiques, de nombreux individus portent le même patronyme puisque seuls 2000 noms sont désormais en circulation.
Enfin dernier grand pilier de la stabilité sociale : le Soma. Ces petites pilules, qui une fois ingérées, permettent de dissiper tout spleen, angoisse ou malaise en tout genre. Une drogue « bienfaisante » qui efface le doute et la peur, plongeant le corps et l’esprit dans une bienheureuse insouciance.
Le récit du meilleur des mondes, essentiellement axé sur la description des mécanismes de cette société futuriste, arrive à son paroxysme lors de la confrontation entre les grands administrateurs de cette civilisation artificielle et un « sauvage » (John). Elevé par accident par sa propre mère (quasiment un crime dans la civilisation en vigueur !), dans une réserve indienne faisant office de zoo, il jouera un peu le rôle d’un candide Voltairien au travers d’un dialogue très « choc des cultures ».
Pour supprimer tous les aléas et contraintes du monde à son état brut et de la nature humaine à l’état « instinctif », il faut tenir en bride les cerveaux humains. Les empêcher de prendre conscience de leur Moi profond, de trop réfléchir et de ressentir. « Tout l’ordre social serait bouleversé si les hommes se mettaient à faire les choses de leur propre initiative. Dés que l’individu ressent, la communauté est sur un sol glissant. L’indépendance n’a pas été faite pour l’homme, elle est un état antinaturel, elle ne mène pas en sécurité jusqu’au bout. »
Dans ce monde, « les gens sont heureux : ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils n’ont pas peur de la mort, ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse. » Enfin dans ce monde, Dieu n’est plus « utile ». Le sauvage fait remarquer « qu’on ne peut être indépendant de Dieu que lorsque l’on a la jeunesse et la prospérité. » Or, dans ce nouveau monde, la jeunesse est éternelle (la médecine a vaincu le vieillissement) et la prospérité toujours au rendez vous. Conclusion du Grand administrateur : Dieu n’est plus utile !
C’est donc la victoire suprême de la production en série, du « tout manufacturé », qui triomphe à l’heure où Huxley écrit. Le monde est en passe de devenir cette gigantesque multinationale aujourd’hui contestée par tous les (anti)alter-mondialistes. Dans le meilleur des mondes, les ovules et les gamètes deviennent des matières premières au même titre que l’acier ou le charbon.
Concernant l’organisation scientifiquement et génétiquement programmée des strates sociales et la volonté de maintenir à l’état d’humain sous développé intellectuellement une partie de la population, on pense au débat ancien de plusieurs siècles et qui a fait plus particulièrement rage du milieu du XVIIe siècle au début du XIXe concernant l’éducation donnée aux pauvres (ainsi qu’aux femmes en général). En effet cette dernière était jugée comme potentiellement dangereuse.
De façon inattendue, la lecture des romans était aussi controversée pour la même raison, car les idées « extravagantes » qu’ils contenaient risquaient d’enflammer l’imagination des masses et des femmes en particulier et de leur donner des idées (romantique, mobilité sociale menaçant également la hierarchie sociale et patriarcale tout en les détournant dans leurs têches subalternes, constituant donc un danger pour le pouvoir des élites.
La Pertinence Contemporaine du "Meilleur des Mondes"
A première vue cette société terrifiante a tout d’un cauchemar totalitaire. Pourtant, tout n’est pas à jeter. La société décrite dans Le meilleur des mondes est une société heureuse dont ont disparu la tragédie et les sentiments extrêmes. La liberté sexuelle y est totale, plus rien ne fait obstacle à l’épanouissement et au plaisir. Il demeure de petits moments de dépression, de tristesse et de doute, mais ils sont facilement traités par voie médicamenteuse.
A l’exception du système social divisé en castes. C’est d’ailleurs le seul point sur lequel Huxley se soit montré mauvais prophète ; c’est justement le seul point qui, avec le développement de la robotisation et du machinisme, soit devenu à peu près inutile.
Cette société présente l’avantage d’empêcher les drames humains que sont les guerres et conflits en tout genre. A un niveau microcosmique, elle abolit les inégalités (du moins entre membres de la même caste). La beauté physique ou l’intelligence ne sont plus des qualités aléatoirement distribués. Il n’y a plus d’erreurs de la nature qui souffriront toute leur vie de leur différence. Chacun est à sa place accepté dans son système et en harmonie dans le système global.
Et puis surtout il y a cette sérénité flottante qui auréole tous les aspects de l’existence. Grâce notamment au conditionnement et surtout au Soma (qui apparemment n’entraîne pas d’effet secondaire). Toute souffrance est combattue avec vigueur.
Au nom de quel argument valable peut on réclamer comme le fait le sauvage la souffrance et le malheur ? A l’heure où le clonage humain* déclenche toutes les polémiques, cet ouvrage trouve toute son ampleur. Il se découvre ou se redécouvre avec toujours la même stupéfaction.
Ces mots font référence à la diversité du monde qui s’offre alors à elle tandis que pour Huxley la phrase est prononcée ironiquement alors que le monde est devenu formaté et sans surprise. Le personnage de John le sauvage, enfermé dans une réserve, dans le roman d’Huxley, est également féru de cette oeuvre et la cite fréquemment.
Or, ce contrôle total, et c’est là toute l’originalité du roman, n’est pas réalisé par un système de contraintes, mais au contraire par un système de récompenses : il s’agit de récompenser les conduites conformes plutôt que de châtier les conduites non conformes. Le contrôle du corps, quoique déjà largement assuré par la généralisation d’un eugénisme de pointe, se poursuit tout au long de la vie des individus du meilleur des mondes, essentiellement par la garantie d’un accès facile au plaisir sensible qui fait oublier la perte de la liberté économico-politique.
La vie conjugale est donc violemment rejetée par la morale commune, rejet d’autant plus facile que la procréation n’a plus lieu par le moyen des relations sexuelles. Celles-ci perdent donc leur finalité naturelle pour prendre un rôle plus politique : elles sont encouragées pour plusieurs raisons, dont la principale est que la jouissance sexuelle facile agit comme un sédatif politique : plus les individus jouissent et moins l’ordre social est menacé.
Dans le meilleur des mondes, toute forme de « grand art » est remplacée par un divertissement de masse particulièrement axé sur le plaisir sensible : la musique est jouée par des « orgues à parfum » qui mêle le plaisir olfactif au plaisir auditif, et il existe de même un cinéma « sentant ». Par ailleurs, à échéances régulières, les individus sont récompensés de leur travail par une dose de « soma », drogue euphorisante sans effet secondaire.
Huxley assigne à l’homme l’élévation spirituelle comme fin supérieure. C’est, en effet, la raison fondamentale de l’ironie du titre du roman : si le meilleur des mondes est mauvais, ce n’est pas du tout parce que ses dirigeants seraient des comploteurs sournois visant à asservir les hommes en leur dispensant un bonheur factice. Non, les hommes de la dystopie d’Huxley sont véritablement heureux. Mais alors, où est le problème ? Le problème fondamental, pour Huxley, c’est que cette fausse société idéale réalise le bonheur du corps en sacrifiant l’élévation de l’âme. Autrement dit, elle réalise une fin secondaire de l’homme au détriment de sa fin première.
Dans cette société la reproduction humaine n’est plus sexuée mais dépend entièrement du contrôle des laboratoires et d’un schéma de caste très rigide. La consommation de Soma, une drogue bienfaisante (et quasi obligatoire) qui rend euphorique, constitue le secret de la cohésion de cet univers : grâce à elle, chaque élément de la société peut se sentir heureux de son sort et ne revendique rien.
tags: #le #meilleur #des #mondes #analyse