L’histoire dont il est question aujourd’hui concerne une affaire qui devrait susciter l’intérêt des lecteurs de Classic Courses. « Une ténébreuse affaire », pourrait-on dire, comme le titre du roman d’Honoré de Balzac.

Jean-Paul Orjebin et la Découverte d'une Énigme

Comme dans toute histoire que l’on raconte, il y a des personnages ; et le premier personnage qui entre en scène est quelqu’un que nous connaissons bien : notre ami Jean-Paul Orjebin. Jean-Paul Orjebin est un habitué de nos échanges dans Classic Courses. Mais dans un passé pas si lointain, il fut beaucoup plus que cela : un contributeur régulier au défunt site Mémoire des Stands (MDS). Nous nous souvenons tous de ses longs entretiens avec des personnalités du sport automobile, qui furent un des apports les plus intéressants et les plus riches d’enseignement de ce site.

Mais il semble que son goût de l’écriture se soit sérieusement émoussé avec le temps. Il faut probablement y voir le contrecoup de la disparition brutale de MDS, dans lequel il s’était beaucoup impliqué. Sans doute en a-t-il souffert, peut-être aussi en a-t-il été meurtri. Mais cette distance ne fut jamais boudeuse. Au contraire, quand Classic Courses a essayé de reprendre le flambeau, il nous a immédiatement accompagnés de son soutien, de ses encouragements, et de son amitié.

Il a repris la plume exceptionnellement, il y a deux ans, mais c’est bien parce qu’il ne pouvait pas faire autrement. Il n’avait pas le choix : il s’agissait de Bandini, de Ferrari et du Grand Prix de Monaco 1967. Un livre publié en italien était venu à sa connaissance, et le texte l’avait bouleversé. Malgré la distance qu’il a prise avec l’écriture, Jean Paul Orjebin est resté un observateur attentif à tout ce qui concerne le monde du sport automobile.

L’esprit toujours en éveil, il est en quête de tout ce qui pourrait encore l’émouvoir, susciter son intérêt et, encore mieux, l’étonner. Et ce qu’il a découvert un jour de ce mois de septembre 2020 lui est apparu tout simplement extraordinaire : un site dédié à l’automobile, humblement dénommé « Petites observations automobiles » (1), avait publié un texte où il était question de la Mercedes de Levegh aux 24 heures du Mans 1955, et qui soulevait une véritable énigme.

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La Plaque d'Identification Mystérieuse

Un ami, grand amateur de voitures anciennes et collectionneur depuis plus de 40 ans, a rejoint notre club en 2017. Nous l’appellerons Michel. En 1980, Michel est informé que Robert, un industriel résidant à Saint-Laurent-sur-Sèvre, souhaite vendre une Bugatti qu’il possède. Arrivé sur place, Michel inspecte la voiture et commence les négociations. Robert lui dit qu’il est prêt à lui vendre au prix convenu, à condition qu’il achète aussi les 6 autres véhicules de sa collection. Robert est déjà âgé et souhaite se séparer de ses autos… L’affaire se concrétise. Michel vient donc chercher les 7 véhicules dans les jours qui suivent.

La transaction est faite depuis plusieurs jours et Robert, à titre de cadeau, donne à Michel une plaque métallique. Il s’agit d’une plaque d’identification d’une Mercedes 300 Slr de 1955. (8 exemplaires fabriqués). Il s’agit de la plaque 00008 !! Michel est surpris de cette démarche mais Robert lui dit qu’il est heureux de la lui donner, du fait qu’il a acheté sa collection… Robert dit à Michel : « Voici une plaque que j’ai ramassée sur le tarmac le 11 juin 1955, aux 24 heures du Mans. Elle était pleine de sang et de cheveux collés dessus. Je l’ai nettoyée et je la conserve depuis cette date. Je vous l’offre en cadeau, pour vous remercier d’avoir acheté ma collection car vous êtes, vous aussi, un amoureux des belles autos. »

La plaque sera conservée dans le coffre-fort du père de Michel pendant de nombreuses années. En 2019, Michel achète une nouvelle maison et déménage. Il retrouve dans un carton cette fameuse plaque, récupérée après le décès de son père. Lorsque j’ai eu connaissance de cette affaire, j’ai contacté le conservateur du Musée Mercedes de Stuttgart, qui m’a dit : « Ah, oui, la 300 Slr 00008 ? Bien sûr, nous la connaissons bien. Elle a couru au Mans en 1955. Elle est exposée dans notre musée ! »

Je lui ai demandé comment il pouvait expliquer que je détenais dans mes mains la plaque d’identification, l’homme n’a pas su répondre. J’ai fait publier un article dans La vie de l’auto en Janvier 2020 : aucune réponse. J’ai contacté les experts et historiens des 24h du Mans (A.C.O.) mais aucune réponse pour le moment. Nous savons que la Mercedes 300 Slr numéro 00008 était bien dans la course le 11 juin 1955.

Mais on suppose qu’il y a eu une inversion et que cette plaque a été fixée, dans le compartiment moteur de la 00006 de Levegh, qui a explosé et causé la mort de plus de 150 personnes. La voiture de Levegh fut pulvérisée. Les autres furent rapatriées en Allemagne. Nous n’avons aucune raison valable de penser que Robert a menti, lorsqu’il a dit à Michel qu’il avait ramassé cette plaque sur la piste du circuit du Mans, ce 11 juin 1955. Il n’avait plus rien à vendre… ni à faire valoir quoi que ce soit, puisqu’il avait fait affaire avec Michel, quelques jours plus tôt.

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En lisant ce texte, Jean-Paul Orjebin a tout de suite compris que l’affaire était d’importance. Il a immédiatement contacté le rédacteur de ces lignes, qui s’est lui-même beaucoup intéressé à Pierre Levegh et la catastrophe du Mans (voir Classic Courses : « Justice pour Levegh, enfin ! » - 21 juin 2013). La réaction a été la même : l’affaire était mystérieuse et méritait d’être approfondie et tirée au clair.

Hypothèses et Investigation

Olivier Favre a tout de suite été contacté ; car comment progresser dans la résolution d’une énigme sans faire fond sur les capacités analytiques et déductives de ce dernier ? Ne comptons pas sur Olivier pour échafauder de grande théorie. Et la « conspiration theory » n’est pas précisément le genre de la maison Favre. Ce n’est pas un poète : c’est un esprit rationnel qui ne croit qu’en la méthode hypothético-déductive qu’il applique sans état d’âme, et sans idée préconçue.

Mais Olivier Favre est aussi un historien du sport automobile. Un historien amateur, certes, mais cela n’exclut pas la rigueur et la méthode dans ses recherches, quelle que soit l’importance du sujet sur lequel il se penche. Et sa première réponse a été de constater que le châssis numéro 00008 ne correspond pas aux sources habituelles : la bible des courses d’endurance, le monumental ouvrage de Janos Wimpffen, « Time and two seats », indique le N°00006 pour la Mercedes de Levegh.

Ce qui amène Olivier Favre à formuler une hypothèse pour expliquer cette non concordance : à une époque où tout reposait souvent sur des documents manuscrits et des formulaires remplis à la main, peut-être y a-t-il eu simplement une erreur de transcription en juin 1955 à l’ACO. Car rien ne ressemble plus à un 6 qu’un 8 pas trop bien écrit.

1 - La première possibilité, c’est que tout ce que dit Michel est vrai. Et il faut bien reconnaître que tout va dans ce sens. Il est en effet difficile d’imaginer pour quel motif quelqu’un forgerait une fausse plaque d’identification du châssis d’une Mercedes 300 SLR, et la garderait par-devers lui pour le restant de sa vie, sans l’exploiter d’une quelconque façon. Et on ne voit pas dans quelle autre circonstance un individu, sans lien particulier avec Mercedes, aurait pu prendre possession de cette plaque d’identification.

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La conséquence, c’est que c’est bien la 00008 qui a été engagée, et que seule une erreur de transcription manuscrite l’a fait passer pour une 00006. 2 - Mais on ne pouvait pas totalement exclure une autre hypothèse, celle de la pure supercherie. Il se trouve que sur le site internet UltimateCarpage.com figure une photo de la Mercedes 300 SLR Coupé Uhlenhaut 00008 avec le capot grand ouvert lors du Goodwood Festival of Speed de 2010, et on constate que la plaque d’identification du châssis est très visible et surtout très accessible (2).

Il est alors tout à fait possible de faire une photo de face de cette plaque, avec un appareil portable et à très courte distance. Puis, on corrige la photo en supprimant les rivets, et en faisant apparaître des trous à leur place. Ensuite, on bâtit toute une histoire que l’on fait circuler sur internet, avec photo à l’appui. Mais il ne nous a pas fallu longtemps pour évacuer cette dernière hypothèse. La plaque figurant sur la photo du site UltimateCarpage.com est évidemment illisible, mais nous avons procédé à un agrandissement.

On en revient donc à la première possibilité : le récit de Michel est véridique, et il s’agit bien de la plaque d’identification de la voiture de Levegh. Mais dans ce cas, qu’en est-il de la Mercedes 300 SLR Coupé Uhlenhaut de Stuttgart, puisqu’il est tout à fait inconcevable qu’une même plaque d’identification de châssis concerne deux voitures différentes ? Une hypothèse nous est venue alors à l’esprit : la plaque d’identification de la Mercedes 300 SLR Coupé du Musée de Stuttgart porte en réalité le numéro 00006 et, pour une raison bien mystérieuse, l’usine Mercedes la fait passer depuis toujours pour la 00008.

A ce stade, on ne pouvait plus progresser par nous-mêmes dans cette affaire. Par conséquent, à partir de ces différents éléments, nous avons considéré qu’il fallait agir le plus rapidement possible. Il fallait « aller y voir », c’est-à-dire vérifier ce qui est inscrit sur la plaque d’identification de la Mercedes 300 SLR Coupé Uhlenhaut au Musée de Stuttgart. Une longue lettre, rédigée en anglais, a été adressée au musée de Stuttgart, exposant les conclusions auxquelles nous étions arrivés, et contenant en annexe le texte de Pascal Liger, également traduit en anglais, ainsi qu’une photographie de la plaque d’identification du châssis.

Accessoirement, cette lettre soulignait l’intérêt historique de la question soulevée (du moins pour les passionnés de Mercedes) dans la mesure où, contrairement à ses devancières, la voiture avec le châssis 00008 est considérée jusqu’à présent comme n’ayant jamais participé à une compétition automobile.

Réponse du Musée Mercedes

Cher Monsieur Fiévet, La question que vous soulevez a souvent été évoquée dans le passé. Tout récemment, en octobre 2019, nous avons envoyé une réponse à cette question à M. Pascal Liger. Ce mystère apparent est relativement facile et rapide à expliquer, et est décrit dans le livre 300 SLR de Günter Engelen: « Dans la course de 24 heures, la 300 SLR / 00006 devait être conduite par le duo franco-américain de Pierre Levegh et John Fitch.

Lorsque, plusieurs mois auparavant, la voiture 300 SLR avec le numéro de châssis 00006 a été officiellement enregistrée, ainsi que les deux autres voitures, pour participer à la course du Mans, le problème est venu du fait que l’organisateur de la course ACO a reçu un numéro de châssis différent, le 00008. Pour éviter toute confusion, le service des courses a émis une instruction le 6 juin selon laquelle une plaque d’identification du châssis portant le numéro 00008/55 devait être apposé pour l’homologation du véhicule engagé au Mans. Aucune modification de ce type n’a été nécessaire pour le moteur, le moteur M 196/67 notifié à l’ACO étant effectivement installé dans la voiture. »

C’est la raison pour laquelle vous avez une plaque montrant 00008 ; et le 300 SLR Coupé exposé dans notre musée montre également 00008, car il a été construit plus tard. Ayant ces explications à l’esprit, tous les doutes devraient être dissipés et le sujet correctement documenté. A l’évidence, vous avez entre vos mains une pièce fascinante pour servir à l’histoire contemporaine et sportive de Mercedes-Benz.

Selon nous, suite à la lecture de cette lettre, l’affaire ne présente plus aucun mystère ; et on peut aisément reconstituer le fil des événements. A l’origine, il y a ce qu’on pourrait appeler une erreur administrative de la part de Mercedes : plusieurs mois avant la course, ils engagent une voiture en indiquant à l’ACO le numéro de châssis 00008 au lieu du numéro 00006 (les deux autres voitures portaient les numéros de châssis 00004 et 00007).

Il est probable qu’ils se sont aperçus assez tard de ce petit problème d’ordre administratif, sans doute au début du mois de juin. Craignant l’esprit tatillon des organisateurs, ils ont décidé qu’il fallait que « l’erreur soit juste », en substituant une plaque d’identification à une autre pour cette seule course du Mans. Et ensuite, de retour à Stuttgart, ils auraient remis la plaque 00006 « where it belongs », et réservé la plaque d’identification 00008 pour la voiture en cours de construction, qui deviendra par la suite le « coupé Uhlenhaut ».

On comprend aussi pourquoi cette plaque s’est retrouvée toute seule sur le tarmac, et en si bon état. Puisqu’elle était provisoire, l’équipe Mercedes a fait en sorte de ne pas la riveter. On peut penser qu’elle n’a pas été superposée à la plaque 00006 (car cela aurait été trop voyant) : la plaque 00006 a été retirée provisoirement et remplacée par la plaque 00008 qui a été collée à la carrosserie.

Le Drame de 1955 et ses Conséquences

Mercedes a une histoire tumultueuse avec les 24 Heures du Mans, marquée au fer rouge par le drame de 1955 qui avait tué 82 personnes. En effet, le 11 juin 1955, un accident tragique survient lorsque la Mercedes-Benz 300 SLR de Pierre Levegh percute l’Austin-Healey de Lance Macklin, provoquant la mort de 82 spectateurs et du pilote. Il est 18h25, ce 11 juin 1955. La 23e édition des 24 Heures du Mans bat son plein.

Après plus de deux heures de course, les ravitaillements renforcent la bagarre entre les champions venus de la F1, Stirling Moss et Juan-Manuel Fangio chez Mercedes, et Mike Hawthorn chez Jaguar. A 18h25 donc, ce dernier tente un dépassement audacieux sur Levegh à bord de la deuxième Mercedes pour lui prendre un tour d’avance et résister au retour de Fangio. Sa manoeuvre est osée puisqu’il tente également de doubler une petite Aston Martin, avant de plonger dans la voie des stands. Surpris, le pilote qui le suit fait une embardée. Levegh ne peut l’éviter et le heurte. Sa Mercedes décolle, s’écrase sur le muret, qui sépare la piste des tribunes, et explose.

Levegh meurt sur le coup. Le moteur et une partie du train avant explosent dans le public. Plus de 80 personnes sont tuées. L’explosion déchiquète la carcasse de la voiture pilotée par Levegh, qui participait à ses septième 24 Heures depuis 1938. Ce n’est pas par manque d’expérience qu’il vient de se tuer. Les débris de la Mercedes, certaines parties du moteur en fusion, tracent un sillon mortel dans les tribunes. On relève 81 morts, des dizaines de blessés.

Charles Faroux, directeur de la course, décida de continuer l'épreuve : « Malgré l'horreur de la situation, je n'ai pas jugé que l'épreuve sportive dût, ipso facto, être interrompue. Même quand il arrive une catastrophe, ajoute-t-il, la loi du sport impose de continuer. » Fangio et Hawthorn se sont engagés dans un coude à coude palpitant, se dépassant sans cesse. Vers deux heures du matin, Mercedes, toujours en tête avec Fangio, abandonne sur ordre de Stuttgart.

Mercedes Aujourd'hui et les 24 Heures du Mans

Mercedes a fait cette année un retour feutré aux 24 Heures du Mans, mais tout de même historique puisque l'on n'avait plus vu de voiture frappée de l'étoile dans la Sarthe depuis 1999. Les plus optimistes auraient voulu y voir une porte s'entrouvrant vers un grand retour dans la lutte pour le classement général, mais Toto Wolff a clairement écarté cette possibilité à court ou moyen terme.

Alors que la catégorie Hypercar ne cesse d'attirer des constructeurs, et que la Mercedes-AMG One pouvait être vue comme une base possible à un engagement à ce niveau, la marque n'en a absolument pas l'intention. Cet équilibrage des performances qui régit les LMH et LMDh cristallise les discussions depuis 2021 mais est bel et bien un facteur déterminant qui a permis de convaincre plusieurs constructeurs.

"Les 24 Heures du Mans sont l'une des plus grandes courses au monde", reconnaît volontiers Toto Wolff dans le podcast Bloomberg Hot Pursuit. "Je ne suis évidemment pas objectif, mais pour moi, la Formule 1 est ce qui se fait de mieux. Mais si je devais dire ce qui vient juste après ? Les 24 Heures du Mans et les 500 Miles d'Indianapolis. Et pour les plus initiés, les 24 Heures du Nürburgring. Ça, pour moi, c'est le top du top. Quand je ne suis pas sur un Grand Prix, je peux regarder une course au Mans quasiment toute la nuit.

"Chez Mercedes, c'est quelque chose [Le Mans] que nous avons déjà fait par le passé, mais ce n'était pas vraiment... Mais aujourd'hui, pour moi, l'objectif principal est de nous concentrer sur notre plateforme phare, à savoir la Formule 1. C'est ce que nous voulons faire. C'est ce qui capte 99% de l'audience."

Du côté de Mercedes, le vrai repose sur la réglementation Hypercar : « Il y a un bémol : chez Mercedes, nous sommes avant tout des passionnés de course. Nous ne sommes pas fans de la BoP (Balance de Performance). Nous n’aimons pas que l’on évalue notre puissance, notre consommation, notre poids ou même les compétences de nos pilotes pour imposer des restrictions. Nous investissons énormément de temps, d’argent et d’efforts pour concevoir la voiture la plus rapide. Alors, qu’on nous rajoute 10 kilos de lest, c’est frustrant. Ce n’est pas notre philosophie.

L’Autrichien s’appuie sur le réglement actuel de la F1 pour appuyer ses dires. Selon lui, « la Formule 1, elle, a montré comment cela devrait fonctionner : fixez un plafond budgétaire clair pour tout le monde, disons 30 à 40 millions. Avec ce budget, chacun fait ce qu’il veut dans les limites du règlement. Pas besoin de bluff pendant les essais ou les qualifications.

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