Bien moins connues que les carrières de Caunes-Minervois, les carrières de marbre de Roquebrun n’ont jamais fait l’objet d’études approfondies. Les rares documents exploitables les concernant datent du XVIIe siècle, mais ils permettent d'esquisser leur histoire.
Les Débuts de l'Exploitation du Marbre à Roquebrun
Au début du siècle, les carrières de marbre du rec de Laurenque, hameau situé au nord de Roquebrun, de Combeguitard ou de Saint-Estève, exploitées à l’est du village, à mi-chemin entre Roquebrun et Saint-Nazaire-de-Ladarez, sont exploitées occasionnellement par les maîtres-maçons locaux issus de la famille Dumas. Il n’est pas rare de trouver dans les prix-faits qu’ils passent avec divers clients des mentions de marbre utilisé pour des encadrements de baies.
Dom Tarrisse, prieur et curé de Cessenon de 1604 à 1628, est le premier à utiliser le marbre de Roquebrun pour la décoration de l’église qu’il vient de faire réparer. Selon Guillaume Catel, conseiller au Parlement de Toulouse, l’extraction d’éléments décoratifs pour les églises de la région commence véritablement aux alentours de 1625, cinq ans après la redécouverte des carrières de Caunes-Minervois. Des artisans venus d’Italie extraient des carrières de Roquebrun des blocs destinés aux évêques de Béziers.
L'Intensification de l'Exploitation avec les Frères Jaumon
L’exploitation des carrières s’intensifie avec l’installation à Roquebrun vers 1634 des frères Jaumon. Arrivés de Mons, Henri et Laurent semblent rencontrer au début quelques difficultés avec la famille Dumas, mais s’imposent vite comme véritables entrepreneurs en mettant en place un réseau de clientèle s’étendant bien au-delà du diocèse de Béziers. Les Dumas deviennent alors leurs principaux sous-traitants.
Aujourd’hui, peu de choses semblent subsister de cette importante production. Le décor de l’église des Célestins d’Avignon a disparu, comme la plupart des ouvrages fournis par les marbriers de Roquebrun. Seules quelques œuvres documentées sont conservées : la chaire, les fonts baptismaux et le bénitier commandés par Dom Tarrisse, le retable de la chapelle Saint-Blaise de la cathédrale Saint-Nazaire de Béziers, le bénitier de l’église de Tourbes commandé aux Jaumon et les fonts baptismaux de l’église d’Adissan.
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Ils permettent d’identifier certains marbres propres aux carrières de Roquebrun et nous amènent aussi à nous interroger sur l’origine de certains objets de marbre rouge incarnat ou turquin, attribués sans preuves documentaires aux carrières de Caunes-Minervois et qui pourraient provenir des carrières de Roquebrun.
La Famille Dumas et son Entreprise de Marbre
Dans la première moitié du XVIIe siècle, l’entreprise Dumas est avant tout une affaire de famille. Les fils de Jean, Pierre, Antoine et François, travaillent avec leur père et leur cousin Pierre avec leur oncle Antoine. Chacun fort de sa personnalité détient un savoir-faire particulier (maçonnerie, extraction du marbre, pose de lauzes…) ; une fois réunis dans le cadre de l’atelier familial, ils forment des équipes efficaces capables de répondre à des demandes diverses et variées.
À la fin du siècle, seuls Pierre et Jean, les petits-fils d’Antoine et de Jean, continuent à exercer le métier de maçon. Pour certains chantiers, ils sont contraints de s’associer avec d’autres maîtres-maçons. En 1698, Jean Dumas prend avec Bertrand Pastre le prix-fait des réparations d’un bâtiment en ruine et vacant contigu appartenant à André Mirabel.
Leur clientèle est avant tout locale, mais il arrive que les Dumas travaillent dans des villages proches de Roquebrun. Jean et son fils Antoine se rendent à Cessenon pour passer contrat avec Jean Bastier pour la restauration d’une maison qui se trouve à Puisserguier.
Les Travaux et Spécialités de Jean Dumas
Jean est le maçon le mieux documenté de la famille. Les contrats découverts permettent d’apprécier l’éventail très large des travaux qu’il réalise. En 1631, il s’engage par exemple à surélever la maison de Raimond Malhac. La pièce du premier étage sera équipée d’un évier, d’un garde-robe et d’un conduit de cheminée, et éclairée par une demi-croisée. Au second étage le maçon posera une petite fenêtre carrée et mettra en place le couvert. Le travail est évalué à vingt-six livres, le maçon dispose d’un délai de neuf mois. Un deuxième contrat est passé au maçon trois ans après pour la pose de deux fenêtres à meneaux et d’une porte. On y apprend que Jean Dumas fabrique et vend aussi de la chaux.
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Il restaure également la maison des frères Lagne qui s’est en partie écroulée. Avec son fils Antoine, il construit en 1650 une petite chapelle à la Barbière pour Jean Sabatier, prieur de Colombier.
Les Dumas sont aussi spécialistes de la construction de voûtes. Jean en bâtit une au casal de Boudet et à la maison d’André Astruc. Le maçon fournit la pierre et le bois nécessaires pour la fabrication du cintre servant à poser la couverture de pierre.
Ils travaillent parfois pour la communauté de Roquebrun. À la suite de l’appel d’offre au moins-disant lancé par les consuls du village, Jean remporte en 1635 le chantier des réparations du corps de garde du portal. Il sera fait un nouvel escalier pour y accéder ainsi qu’une nouvelle toiture.
En janvier 1657, son fils Pierre est chargé de réparer la maison commune. Il doit reprendre l’ensemble des murailles, surélever la bâtisse de quatre pans, couvrir le rez-de-chaussée d’une voûte. La pièce ainsi formée doit être pavée et recevoir un banc de pierre tout autour. Il est aussi prévu de placer une fenêtre sans croizière communément appellée italienne au premier étage et une nouvelle porte d’entrée, le tout en marbre. Une fois les travaux terminés il devra poser la toiture de lauzes. Dumas prend à sa charge l’achat de tous les matériaux et recevra la somme de deux cent soixante livres ainsi que la pierre, le bois et l’ardoise provenant de la ruine de la boutique de la place commune. En contrepartie, Pierre fera à l’emplacement de la boutique un banc recouvert de dalles de marbre de la largeur de la maison d’Antoine Guibert. Le chantier qui devait durer un an se termine au mois d’août de l’année suivante. Les consuls sollicitent Antoine Dumas en 1643 pour l’agrandissement de la chapelle du Rosaire, située dans l’église paroissiale. La nouvelle construction doit se faire sur un passage sur rue aménagé par l’entrepreneur. Il pourra utiliser les matériaux provenant de la destruction du mur de l’église.
Certains travaux relevant ordinairement des consuls peuvent être pris en charge par des particuliers comme en témoigne le contrat passé avec Jean Dumas en février 1635. Il est sollicité pour modifier la pente d’une rue afin que canal du degeust des maions dud Sieur Bailhe Sabatier, mètre Guibert et autres pluviaux puissent libremant couler & courrir vers la carrière de la place. En baissant le niveau pour obtenir une pente plus prononcée, il est obligé de combler un vieil égout (touat). La nouvelle rue sera pavée de pierres moyennes et menues avec une rigole au centre pour l’évacuation de l’eau.
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Les Carrières de Marbre des Dumas
En plus des lauzières, les Dumas sont propriétaires d’une carrière de marbre à Laurenque. Pierre qui a hérité des biens de son père Antoine, y possède un petit jardin et terre à peirière (carrière de marbre). Ils extraient aussi du marbre des carrières de Combeguitard et Saint-Étienne dont on ne connaît pas les propriétaires. Elles sont situées à l’est de Roquebrun, à mi-chemin entre le village et Saint-Nazaire-de-Ladarez. Il pourrait s’agir de vacants communaux que les marbriers étaient autorisés à exploiter par les consuls. De tels vacants sont d’ailleurs mitoyens de la carrière que possède la famille à Laurenque.
Techniques d'Extraction et Utilisation du Marbre
Les prix-faits ne nous renseignent pas sur les techniques d’extraction utilisées par les Dumas. Le marbre retiré de leurs carrières est ponctuellement employé dans la construction. Très souvent les portes d’entrée, seul élément décoré de la façade, et les encadrements des baies sont construits dans ce matériau. Les blocs utilisés, de petite taille, sont extraits de la manière traditionnelle à l’aide de pics et de coins. Ils ne sont pas polis mais simplement dégrossis à la marteline, marteau pointu d'un côté, pourvu de dents de l'autre, mentionné dans plusieurs documents. Parmi les ouvrages de marbre exécutés par les Dumas, on peut citer par exemple la porte réalisée par Jean et Antoine Dumas en marbre de Roquebrun à coups de poincte de la largeur de sept pans pour le casal de Jean Moustalon transformé en maison. Le terme de poincte pourrait correspondre au côté pointu de la marteline. La porte de la chapelle, que Jean et Antoine Dumas s’engagent à construire sur un terrain appartenant à Jean Sabatier, doit être de marbre passée à la marteline bien et dueman agancée carrée ou ronde au plaizir dud Sabatier prieur. La porte cintrée en marbre gris est toujours en place dans la chapelle Saint-Pontien. Les encadrements de baie sont aussi réalisés en marbre.
Le marbre est aussi utilisé pour la maison consulaire par Jean Dumas. Au premier étage, il pose une fenestre pierre de marbre marbrière sans croizière communément appellée italienne et une porte de marbre travaillé à la marteline.
Plus curieuse est l’utilisation du marbre pour le pavage de l’aire à battre le blé de Pierre Boudet, posé par Pierre Dumas.
Dom Tarrisse et l'Utilisation Pionnière du Marbre de Roquebrun
Dom Tarrisse est prieur et prêtre de l’église de Cessenon de 1604 à 1628. À la suite des destructions des guerres de religion, il entreprend de restaurer et décorer l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Ayant eu connaissance de l’existence de gisements de marbre près de son village, il fait figure de pionnier en utilisant la pierre locale pour le décor de son église.
Le prieur fait aussi réaliser pour son église une chaire à prêcher, un bénitier et des fonts baptismaux de marbre. La chaire est toujours en place dans l’église. La cuve polygonale et le garde-corps de l’escalier ont reçu un très riche décor de gypserie orné de cabochons et de plaques de marbre noir et de marbre griotte rouge foncé mêlé de vert, appelé griotte-vert. Le cul-de-lampe servant de base à la chaire est porté par un bloc cylindrique de marbre rouge veiné de blanc rappelant le marbre de Caunes-Minervois. La cuve baptismale, réalisée en pierre blanche et ornée de gros godrons de marbre noir et de griotte-vert, pourrait être celle commandée par Dom Tarrisse. Le pied qui la supporte est aussi réalisé dans un bloc de marbre rouge identique à celui de la chaire. L’église conserve aussi un bénitier qui pourrait aussi faire partie du décor commandé par Dom Tarrisse. La vasque, à panse lisse, est réalisée en marbre griotte-vert veiné de blanc où le rouge domine. Pour le pied, les artisans ont utilisé du marbre noir et un griotte-vert sans veine blanche.
La situation de la carrière de marbre, à une lieue de Cessenon, pourrait indiquer qu’il s’agit de la carrière de Coumiac qui était alors exploitée. Toutefois celle-ci ne fournit que du marbre griotte de couleur rouge cerise qui ne se retrouve pas dans le mobilier conservé dans l’église de Cessenon. Ce sont donc bien les marbres des carrières de Roquebrun qui ont été utilisés par les artisans travaillant pour Dom Tarrisse. Ils sont identiques à ceux que l’on retrouve sur de nombreuses portes et fenêtres du village. Le dépouillement des registres notariaux de Cessenon de l’époque où Tarrisse est présent dans le village n’a apporté aucune information sur l’exploitation ponctuelle de carrières de marbre dans ce secteur.
L'Intérêt de Clément de Bonsi pour le Marbre de Roquebrun
Selon Guillaume Catel, Clément de Bonsi, dernier évêque biterrois de ce nom, s’intéresse aussi au marbre de Roquebrun. Dans un ouvrage posthume publié en 1633, sept ans après sa mort, il indique que l’on trouve en Bas-Languedoc de grandes quantités de beaux marbres jaspez à Caunes, Saint-Pons et à la montagne appelé Cap de Cette. Mais, pour lui, le plus beau marbre de cette région se trouve à Roquebrun. Il précise que les carrières ont commencé à être exploitées vers 1620 par des artisans venus d’Italie, cinq ans après l’arrivée en 1615 à Caunes-Minervois du sculpteur Stefano Sornano et de six marbriers italiens. Les ouvriers qui travaillent le marbre de Roquebrun disent que dans l’Italie n’y en a point de plus beau, ny de plus diversifié que celuy là. Les traces de leur installation à Roquebrun n’ont pas été retrouvées dans les rares minutiers consultables.
Toujours selon Catel, Mgr de Bonsi commande à ces artisans un retable de marbre destiné à la chapelle de Saint-Charles-Borromée située dans l’église des Dominicains de Béziers. L’ouvrage est exécuté sous la direction de Francesco Quadrio, marbrier originaire de Lugano.
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