Dans la gestation d'une agglomération transfrontalière à Strasbourg, l'année 2000 devrait rester dans les mémoires comme celle du passage à l'acte.

Un axe Strasbourg-Kehl en pleine mutation

Aux deux extrémités de l'axe Strasbourg-Kehl, périmètre de projets de 250 ha à aménager entre le centre-ville et la frontière, la capitale alsacienne (250 000 habitants pour une agglomération de 450 000) et sa voisine allemande Kehl (33 500 habitants) franchissent, cette année, des étapes décisives : à l'ouest, le lancement de l'aménagement de la ZAC Etoile ; à l'est, l'adoption conjointe, en mai prochain, du schéma d'aménagement du jardin des Deux-Rives par les conseils municipaux de Strasbourg et de Kehl et par la communauté urbaine de Strasbourg.

La ZAC Etoile : Un défi urbanistique majeur

Alors que la ZAC de 17 ha symbolise pour la ville un défi urbanistique majeur et constant depuis les années 30, l'aménagement conjoint de l'espace transfrontalier de 150 ha, de part et d'autre du Rhin, s'inscrit dans une autre échelle spatiale et temporelle : celle de l'histoire franco-allemande.

Pour l'une et l'autre opérations, la maîtrise d'ouvrage n'a pas hésité à choisir des équipes jeunes.

« Sans aucun passé sur ce projet, nous n'avions rien à perdre », explique Samuel Nogha, l'un des trois fondateurs de Tekton Architectes. Cette agence créée en 1997 a conçu le plan d'aménagement de la ZAC Etoile, adopté à l'unanimité des deux conseils, municipal et communautaire, de Strasbourg début 1999.

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Ces décisions résultent d'un spectaculaire retournement de situation : les projets du Milanais Vittorio Gregotti, premier concepteur de la ZAC, avaient suscité une opposition « dont la force et la diversité m'ont immédiatement frappé lorsque j'ai pris mes fonctions de maire de Strasbourg », souligne Roland Ries, qui a succédé en 1997 à Catherine Trautmann à la tête de l'équipe municipale.

« Notre projet, dont chacun se félicite aujourd'hui, ne constitue en rien le fruit d'un consensus mou », se défend Samuel Nogha. L'architecte se plaît à rappeler les « batailles de tranchées » qui ont jalonné l'élaboration du plan. Le bureau de son coéquipier, le paysagiste strasbourgeois Alfred Peter, a servi pendant des mois de camp de base aux troupes.

L'équipe, assistée du bureau d'études suisse Transitec, spécialiste des déplacements urbains, a récolté les fruits de son audace : elle n'a pas hésité à remettre en cause des éléments du programme pour dédensifier la ZAC concédée à la société d'équipement de la région de Strasbourg (Sers).

En déplaçant la patinoire vers le parc du Heyritz, à l'ouest de la place de l'Etoile, le plan d'aménagement libère l'espace d'un parc urbain de 3,5 ha autour duquel s'organise le projet.

A cette dédensification s'ajoute une seconde dimension clé : « Le nouveau plan s'intègre davantage dans la vision à long terme de l'urbanisation de l'axe Strasbourg-Kehl », souligne Roland Ries.

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Le Jardin des Deux-Rives : Une identité commune

Dans le cas du jardin des Deux-Rives, le choix d'une maîtrise d'oeuvre jeune résulte davantage des règles du jeu issues de l'anonymat du concours. Mandataire du groupement de concepteurs désigné en juillet dernier par le jury transfrontalier, l'architecte paysagiste Rüdiger Brosk, qui a créé son agence à Essen en 1993, s'est associé au Studio für Architektur de Neuss (Rhénanie- du-Nord/Westphalie) constitué en 1996.

Lauréats d'un concours européen auquel ont répondu 92 équipes, ils ont cherché à « créer une identité commune, sans nier les différences », selon l'expression de Rüdiger Brosk.

Cette dialectique s'exprime dans la figure du cercle traversé par le Rhin : la nature a creusé la darse qui forme le demi-cercle allemand, par opposition au projet de canal à creuser pour matérialiser le demi-cercle français. Une passerelle, pour la conception de laquelle cinq équipes ont été sélectionnées en vue d'une décision en mai, fermera le cercle au sud, alors que l'actuel pont de l'Europe délimite le nord du jardin.

Plus encore que dans la conception, l'audace des promoteurs du jardin s'exprime dans leur travail de défrichage juridique.

Les lauréats du concours d'urbanisme organisé selon le droit allemand (qui permet d'intégrer au projet final des idées exprimées par l'ensemble des équipes primées) s'appuieront sur une procédure de concertation transfrontalière inédite en Europe, lancée conjointement le 25 janvier par les maires de Strasbourg et de Kehl : des habitants de la ville allemande participent aux groupes de travail thématiques mis en place sur la partie strasbourgeoise du jardin, et inversement. Les deux villes ont mobilisé le même prestataire pour orchestrer ce débat : la société Die Marketing Gesellschaft, basée à Munich, mais également implantée à Strasbourg.

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Après l'approbation du plan d'aménagement par les conseils municipal et communautaire, Roland Ries et Günther Petry, son homologue de Kehl, souhaitent se doter d'une maîtrise d'ouvrage unique.

Le maire de Strasbourg, également président de la mission opérationnelle transfrontalière (MOT), a chargé cette association rattachée à la délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (Datar) de répondre aux questions juridiques et politiques posées par ce projet sans précédent : comment faciliter l'entrée de collectivités allemandes dans le capital d'une société d'économie mixte de droit français ? Les subventions du Land de Bade-Wurtemberg, dans le cadre du festival de l'art du paysage que Kehl accueillera en 2004, peuvent-elles bénéficier à une entité transfrontalière ?

Non négociable, l'échéance de 2004 explique l'urgence d'une réponse : le Land de Bade-Wurtemberg a accepté la candidature de Kehl à l'organisation du Landesgartenschau (festival de l'art du paysage), manifestation annuelle qui sert de point de départ à un projet d'aménagement urbain durable dans la ville d'accueil.

Harmonisation des projets et mixité urbaine

L'effervescence intellectuelle croissante aux deux extrémités de l'axe Strasbourg-Kehl irrigue désormais l'ensemble des 5 km concernés : « Un périmètre où la diversité des statuts, du point de vue du plan d'occupation du sol, se conjugue avec une inéluctable diversité de maîtrise d'ouvrage », résume Martine Arnold, directrice de l'aménagement et du développement de la communauté urbaine de Strasbourg (CUS).

Pour tenter d'harmoniser les projets sans empiéter sur les compétences des maîtres d'ouvrage, la CUS a fait appel, à la fin de l'année dernière, à un spécialiste du management : le lyonnais Algoe Consultants, mandataire d'un groupement auquel participe également la Scet Est (groupe Caisse des dépôts et consignations), formalise actuellement quarante fiches projets qui résument l'avancement des opérations prévues le long de l'axe.

« Après quatre ans d'expérience sur la presqu'île de Lyon, nous savons que la compréhension de notre mission et l'adhésion des acteurs ne viendront pas du jour au lendemain. Il faut compter environ dix-huit mois pour arriver à une vraie dynamique », estime Philippe Schutz, consultant chez Algoe, dont les références vont du développement urbain à l'organisation d'événements tels que la Coupe du monde de football ou les jeux Olympiques d'Albertville.

Face à la convergence récente des porteurs de projets d'équipements publics et privés sur ce secteur, l'agence de développement et d'urbanisme de Strasbourg (Adeus) « veillera à maintenir un objectif de mixité urbaine », souligne son directeur Joël Fabert. Cette exigence impliquerait qu'aux implantations administratives, prévues au nord de la RN4, répondent des immeubles de logement, de l'autre côté de cette voirie.

A l'approche des zones portuaires, les membres du comité de pilotage des projets inscrits dans l'axe Strasbourg-Kehl ne partagent pas forcément tous les mêmes intérêts, ni la même conception de la mixité urbaine. Du moins ont-ils appris à travailler ensemble.

Au sein de ce groupe, l'Etat manifeste avec enthousiasme son retour en force dans le développement urbain : « L'urbanisation de l'axe Strasbourg-Kehl répond aux deux grandes préoccupations des signataires du futur contrat d'agglomération : favoriser la mixité de l'habitat et lutter contre l'étalement urbain », proclame François Bouchard, directeur départemental de l'équipement.

Grâce aux financements du contrat « Strasbourg, ville européenne », cette administration prolongera sa réflexion en tant que maître d'ouvrage de la requalification de l'épine dorsale de l'axe Strasbourg-Kehl : la RN4, appelée à se transformer en boulevard urbain. La perméabilisation de cette route, dont le terre-plein central pourrait accueillir la future ligne de tramway Strasbourg-Kehl (décision fin 2000), rendra possible la couture urbaine entre le quartier de Neudorf, au sud, et le centre de Strasbourg, au nord.

Le port s'ouvre vers la ville

Entre le futur boulevard urbain et le bassin d'Austerlitz, le groupe UGC a engagé, l'été dernier, le premier gros chantier de l'axe Strasbourg-Kehl. « Frappés par l'ambiance fluviale et industrielle que matérialise le bâtiment Seegmuller (architecture portuaire des années 30, classée, NDLR), en face du cinéma, nous nous en sommes inspirés dans le traitement des charpentes métalliques et dans le choix des lamelles de béton : leur couleur rose évoque celle des briques de la zone d'armement », commente l'architecte Denis Valode.

L'attention au port manifestée par l'équipement culturel urbain suscite la réciproque : « L'aménagement de ce secteur nous donnera l'occasion de montrer qu'un port peut se tourner vers la ville », affirme Gérald Kowalski, directeur adjoint du port autonome. Ce dernier a inscrit cette intention dans son plan directeur de 1997 : le document prévoit la création d'une zone de transition d'une dizaine d'hectares entre les activités industrielles lourdes, liées au transport fluvial, et des implantations tertiaires.

Dès le printemps prochain, la mise en lumière du port, conçue par Ecotral, filiale d'Electricité de Strasbourg, avec l'architecte local Paul Maechel, traduira le rapprochement du port et de la ville. Loin d'effacer l'identité du site, ce travail magnifiera les grues, les ponts, les voies ferrées et routières qui le desservent.

En dépit de leur force, ces images nocturnes ne distrairont guère les acteurs des enjeux économiques et symboliques majeurs que revêtiront à court terme les chantiers de la ZAC Etoile. Chargé par la Sers de veiller à la cohérence architecturale des projets, Jean-Mathieu Collard, du cabinet Les Architectes, formule ainsi la question posée : « Travaillons-nous pour l'an 2003 ou pour l'an 2100 ? »

Tant qu'ils s'interdiront d'oublier de se poser cette question, les acteurs de l'axe Strasbourg-Kehl conserveront toutes leurs chances d'inscrire leur nom dans l'histoire urbaine de Strasbourg, mais aussi dans cette perspective chère à Roland Ries : « Construire l'Europe au niveau le plus humble, celui des collectivités. Son terre-plein central accueillera une ligne de tramway transfrontalière. La diminution du trafic de poids-lourds reste toutefois tributaire de la réalisation du contournement Est.

Tableau récapitulatif des projets

Projet Description
ZAC Etoile Aménagement d'un espace urbain autour d'un parc de 4 ha, avec déplacement de la patinoire.
Jardin des Deux-Rives Création d'un espace transfrontalier de 150 ha, symbolisant l'union franco-allemande.
Requalification de la RN4 Transformation de la route nationale en boulevard urbain avec une ligne de tramway.
Aménagement du port Création d'une zone de transition entre les activités industrielles et les implantations tertiaires.

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