Qui a dit que les voitures sportives étaient fatalement égoïstes ? Certainement pas Audi qui, depuis une certaine RS2, s’est fait le spécialiste des breaks qui déménagent.
Aller là où personne ne vous attend, telle a été la stratégie élaborée par Ferdinand Piëch, en charge de la destinée d’Audi depuis 1976. Lorsqu’il prend la direction du bureau d’études, Audi est encore une marque généraliste de second plan, à vrai dire plus au niveau de Ford et Opel que de BMW ou Mercedes.
Pour gravir les marches du premium, le bon Docteur Piëch, en tant que fin ingénieur et grand connaisseur de la chose automobile, va administrer des traitements de choc, qui vont contribuer à élever Audi au rang des meilleurs, en un temps record. Le premier étage de sa fusée est la fameuse Ur quattro, mise sur orbite en 1980. Il s’agit d’un grand coupé traditionnel en apparence, mais vraiment révolutionnaire avec sa transmission intégrale permanente associée à un moteur turbo à 5 cylindres atteignant le seuil symbolique des 200 ch.
Ce qui aurait pu rester une bonne idée ignorée de tous va, au contraire, faire la renommée de la marque partout dans le monde grâce à un engagement en rallye au plus haut niveau. Voilà qui va permettre à Audi de gagner en respectabilité… et en notoriété.
Le second étage de sa fusée est la surprenante RS2, lancée en 1994. La RS2 a en effet de quoi surprendre puisque sur la forme, on a un classique break familial. Mais elle cache bien son jeu car, sur le fond, la RS2 se pose comme une authentique sportive en mariant son 5 cylindres « turbo » revu et corrigé par Porsche poussé à 315 ch, à la fameuse transmission intégrale quattro, devenue la marque de fabrique d’Audi. Accessoirement, elle inaugure le sigle « RS », désormais réservé aux dérivés les plus sportifs de la marque aux Anneaux.
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Bien que relativement confidentielle (2891 exemplaires), l’éphémère RS2 va marquer durablement les esprits et ouvrir la voie à une espèce bien singulière : celle du break sportif. Je dis « singulière » dans la mesure où ce genre d’auto associe des genres que tout semble opposer, une sportive étant par nature puissante, légère et exigüe, et même luxueuse dans le cas d’une GT 2+2.
Mais certainement pas assez accueillante pour embarquer confortablement sa petite famille en week-end, voire même un gros chien dans le coffre si besoin ! Après le succès de la RS2, Audi va donc confirmer l’essai, mais à plus grande échelle cette fois.
Cette fois, Audi a pris pour base sa nouvelle A4, une berline proposée également en break, chargée de succéder, depuis 1994, à l’historique « 80 ». Et contrairement à la RS2, cette RS4 « B5 » a été entièrement conçue et développée en interne par « quattro GmbH », le département sportif aux Anneaux (rebaptisé depuis « Audi Sport »).
Enfin, presque entièrement, puisque le moteur, un noble V6 2.7 litres biturbo emprunté à la S4, a été en partie affûté par les motoristes de Cosworth, la célèbre société appartenant alors au puissant groupe Volkswagen. Si Cosworth se charge de couler la nouvelle culasse et d’assembler le moteur, « quattro GmbH » conserve un droit de regard sur la mise au point, et a développé pour l’occasion de nouveaux conduits d’admission, des tubulures de guidage de l’air élargies et une ligne d’échappement inédite. La pression des turbos est poussée à 2,2 bars avec un remplissage optimisé grâce à de nouveaux échangeurs thermiques. On passe ainsi de 265 ch à 380 ch atteints à 6100 tr/mn au lieu de 5800 tr/mn.
Comme son prédécesseur, la RS4 n’est disponible qu’en break, une singularité toujours unique à l’époque, la rare concurrence du moment incarnée par les BMW M3 et Mercedes C43 AMG se limitant à de plus classiques carrosseries de coupé ou de berline. Bien sûr, en tant que digne variante RS, cette « balle de break » n’a plus grand-chose à voir avec la bétaillère TDI du voisin. Ni avec une S4 qui a servi de base de développement.
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Malgré une relative discrétion, on voit bien qu’elle est passée par la salle de « muscu ». Outre des ailes sensiblement élargies (de 34 mm à l’avant et de 32 mm à l’arrière), indispensables pour accueillir de belles jantes spécifiques et alliage de 18 pouces, la voiture reçoit des boucliers sensiblement modifiés. Celui situé à l’avant comprend des ouïes latérales, indispensables pour dissiper la chaleur des échangeurs air-air des turbos KKK, tandis que celui placé à l’arrière intègre deux généreuses sorties d’échappement ovales.
Et, petite touche distinctive qui a son importance, la coque des rétroviseurs extérieurs est en aluminium brossé, tandis qu’un logo suggestif « RS4 » est apposé sur la calandre et le hayon. Cette sportivité sobre et de bon goût se décline avec bonheur dans l’habitacle.
Dès l’ouverture des portes, les seuils de portes siglés « RS4 » indiquent que vous pénétrez à bord d’un modèle d’exception, chose qui se confirme en un rapide coup d’œil. Outre de sublimes sièges Recaro enveloppants habillés de cuir offrant un maintien parfait, la RS4 bénéficie de jolis inserts en carbone véritable courant de la planche de bord aux contre-portes. Le volant sport en cuir offre une prise en main parfaite, tandis que le combiné réservé à la vitesse donne le vertige, en indiquant… 310 km/h !
Et puis il y a cette finition vraiment au-dessus du lot, l’une des obsessions de Piëch, qui a tant fait pour la renommée de la firme d’Ingolstadt. Outre des plastiques moussés à souhait, force est de constater que tout est parfaitement assemblé : un quart de siècle après, rien n’a bougé ! Cette RS4 fait honneur à la fameuse « deutsche Qualität », et on aimerait bien que les dernières réalisations aux Anneaux, moins rigoureuses, s’en inspirent !
Enfin, dernier détail qui a son importance à une époque où l’automatisme prend de plus en plus le pouvoir, cette Audi survoltée n’est proposée qu’avec une bonne vieille « boîte à poigne » à 6 rapports, un élément crucial pour les amoureux de la conduite sportive.
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Dès les premiers kilomètres, on est saisi par cette sensation de puissance qui paraît infinie. La transmission intégrale offrant un grip remarquable de tous les instants, y compris sur sol mouillé, le V6 déroule sans faiblir son couple impressionnant de 44,9 mkg, et ce, dès 2500 tr/mn. Cela se traduit par une accélération saisissante et constante, mais sans effet « turbo » à l’ancienne, marqué comme sur une RS2. La poussée se fait franche, avec seulement 5,5 sec pour effacer l’exercice du 0 à 100 km/h, la borne kilométrique étant saluée au bout de 24’’6, soit des temps comparables aux meilleurs GT de l’époque.
Forcément, à force de vous projeter avec une telle vigueur à travers le paysage, mieux vaut garder les deux mains sur le volant, et ne le lâcher que le temps nécessaire pour passer à la volée une vitesse, chose que la boîte bien guidée et étagée tolère parfaitement. Dès la 5e, on atteint déjà les 250 km/h (vitesse autolimitée), mais on sera tout de même heureux de passer la 6e pour abaisser un peu la consommation moyenne.
Car en « arsouillant », celle-ci dépasse facilement les 20 l/100 km, vidant les 62 litres du réservoir en moins de 300 km. Véritable TGV de l’asphalte sur voies rapides, la RS4 est une infatigable machine à voyager vite et en totale sécurité, le tout dans un niveau de confort très acceptable.
Presque trop d’ailleurs, car sur le réseau secondaire, dans les virages serrés, le poids conséquent du moteur placé en porte-à-faux sur le train avant se fait sentir, avec une fâcheuse tendance à plonger au freinage et à pomper sur mauvais revêtement. Dommage qu’Audi n’ait pas profité de l’occasion pour rigidifier le châssis de la S4, resté pour l’occasion inchangé. Mais la monte de pneus plus larges et surtout celle de 4 disques ventilés plus généreux permet de toujours rester au contact de la route et de « jeter l’ancre » en cas de besoin.
Justement, le réservoir est encore presque vide et une station est en approche. Cette RS4 Mk1 continue de faire rêver, et pas seulement parce qu’elle est belle. D’abord parce qu’elle a été produite entre 2000 et 2002, à 6 030 exemplaires, ce qui reste peu, mais tout de même 2 fois plus que la RS2. Parmi lesquels 275 exemplaires ont trouvé à l’époque preneurs en France. Ensuite, en 1999 comme en 2024, cette RS4 délivre toujours son lot de sensations fortes, et mieux encore, elle offre une saveur « à l’ancienne », avec sa boite manuelle qui renforce le plaisir de conduite.
Dans peu de temps, l’ultime RS4 thermique quittera à tout jamais le catalogue Audi, mettant ainsi un terme lugubre à près de vingt-cinq ans d’histoire. Lancée en 2000, c’est-à-dire au couchant de la génération « B5 », la toute première RS4 n’aura, quant à elle, été construite que durant peu de temps et en quantité limitée - mais cela lui aura amplement suffi pour marquer les esprits.
Car il s’agit indéniablement de l’un des jalons ayant solidement installé la firme d’Ingolstadt en tant que pionnière puis spécialiste des breaks familiaux à très hautes performances. Ne cherchez pas : il n’existait tout bonnement aucun équivalent à l’époque, l’auto proposant, en toute simplicité, la puissance d’une Ferrari (qui plus est transmise aux quatre roues) sous un déguisement suffisamment anodin pour ne pas attirer l’attention des béotiens…
L’adieu au cinq-cylindres
Le principal défaut (et peut-être le seul) de la RS4, c’est d’avoir une devancière - nous avons bien sûr nommé la RS2 ! Car l’aura de cette dernière a, jusqu’à aujourd’hui, rejeté dans une relative pénombre celle qui eut la lourde tâche de lui succéder. Beaucoup d’amateurs d’Audi classiques vénèrent en effet sans partage le légendaire cinq-cylindres créé sous la férule de Ferdinand Piëch au milieu des années 1970 avant de connaître le succès que l’on sait en compétition, une fois greffé sous le capot de la toute première quattro.
« Je pense que personne ne pourra jamais oublier ce son », affirmait Michèle Mouton, qui savait de quoi elle parlait. La tessiture si particulière de ce groupe mythique constitue à elle seule l’un des jalons de l’histoire d’Audi et la variante développée spécifiquement pour la RS2 - avec le précieux concours de Porsche - en incarne le climax.
Après Porsche, Cosworth
Architecture moteur mise à part, les similitudes entre les deux modèles sont nombreuses. Comme la RS2 B4, la RS4 B5 porte son moteur longitudinalement, en porte-à-faux et dérive directement de celle qui joua longtemps le rôle de gamme d’accès chez Audi - à savoir la 80, devenue A4 lors du changement de nomenclature intervenu en 1994. Comme la RS2 également, la RS4 est arrivée très tardivement dans la carrière du modèle, comme pour en achever le parcours sur un ultime et souverain coup d’éclat.
Enfin, toujours comme son aînée (même si deux berlines RS2 ont été construites), la RS4 n’a été produite que sous la forme d’un break et à relativement peu d’exemplaires - 6030 exactement, versus 2891 RS2 au total. Ce sont aussi deux automobiles transformées si significativement par rapport à leurs matrices respectives qu’elles ne partagent, en définitive, qu’assez peu de composants avec un break 80 ou A4 « normal », bien que les profanes puissent instantanément les identifier sur la route.
Contrairement aux Audi RS d’aujourd’hui - dont il est permis de regretter l’exubérance -, la RS2 comme la première RS4 ont choisi de cultiver une certaine discrétion, et il faut l’œil d’un connaisseur pour détecter les modifications d’ordre esthétique, certes plus marquantes dans le cas de la plus récente, dont les ailes élargies dénoncent la présence de trains roulants adaptés à la cavalerie qu’ils doivent supporter.
Ingolstadt vs Maranello
Sur la base du V6 de la S4 présentée en 1997 (pour mémoire : 2671 cm3, 30 soupapes, 265 ch, 400 Nm), leur travail a principalement concerné le haut moteur, avec des culasses entièrement revisitées et deux turbocompresseurs KKK K04 capables d’atteindre une pression de suralimentation de 2,2 bar versus 1,9 bar pour la S4. Si les 380 ch développés par l’ensemble délivrent un surcroît de puissance de 20 % par rapport à feue la RS2, la progression de la valeur de couple impressionne moins (440 Nm contre 410), même si elle est disponible de 2500 à 6000 tours/minute - et c’est là l’une des clés de l’incroyable tempérament de ce moteur qui, comme on s’en doute, donne accès à des chronos d’exception et à une puissance plus facilement exploitable qu’au volant d’une GT à moteur arrière ou central, grâce bien entendu à la transmission quattro.
En septembre 2000, sous la plume de Tony Verhelle, Le Moniteur Automobile publie des chiffres éloquents : 267 km/h en pointe - en dépit de la bride censée limiter la voiture à 250…-, le kilomètre départ arrêté abattu en 24,5 secondes et le 0 à 100 km/h accompli en 5 secondes pile. Comme le souligne l’auteur de l’article, l’auto s’approche des temps réalisés par la Porsche 996 Turbo, voire par la Ferrari 360 Modena, à la fois plus légères et plus puissantes que l’Audi.
Ceci n’est pas une Audi
Car la RS4 n’a rien perdu de la praticité des A4 Avant plus modestement motorisées. Elle en conserve le coffre modulable, la capacité d’emport et l’habitabilité - laquelle, dans l’absolu, n’a rien de remarquable : à l’époque, si vous aviez besoin de davantage de place, Audi pouvait toujours vous vendre une S6, dont le V8 n’égalait toutefois pas les ressources inépuisables du V6 de la RS4 ; il fallait choisir et, comme le disait Marcel Proust, choisir c’est renoncer…
Il n’empêche que, pour dénicher les concurrentes réelles de ce cocktail atypique, ce n’est pas du côté de Mercedes ou de BMW qu’il fallait chercher (la C 43 AMG ne dépassait pas les 306 ch et la M3 Touring restait à inventer), mais bien plutôt à Zuffenhausen. Difficile en effet de ne pas voir dans la RS4 ainsi gréée un « hénaurme » clin d’œil aux conducteurs de 911 devenus parents et dont le coupé était soudain devenu trop exigu, Porsche ne proposant alors (mais plus pour longtemps) aucun modèle à vocation « familiale ».
Exclusif jusqu’à sa plaque constructeur - le saviez-vous ? officiellement, la RS4 n’est d’ailleurs pas une Audi, mais la toute première réalisation de la filiale Quattro GmbH -, ce drôle d’engin, dont les sensations de conduite demeurent toujours aussi addictives un quart de siècle après son apparition, mérite amplement d’être redécouvert.
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| Moteur | V6 2.7 litres biturbo |
| Puissance | 380 ch |
| Couple | 440 Nm |
| Transmission | Manuelle 6 rapports, intégrale quattro |
| 0 à 100 km/h | 5.0 secondes |
| Vitesse maximale | 267 km/h (mesurée) |
| Production | 6030 exemplaires (2000-2002) |
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