En 1961, l’industrie du transport tous domaines confondus (cycles et motocycles, automobiles et tracteurs routiers, locomotives) occupe en Franche-Comté au moins 35 000 ouvriers, ce qui en fait le premier secteur de la métallurgie régionale.
Deux noms la résument alors : Peugeot et Alsthom, chacun évoquant la grande industrie, avec sa concentration de personnel dans des usines immenses, aux longues façades scandées par les pignons asymétriques des sheds.
Il fallut du temps et bien des tâtonnements à cette industrie pour arriver à la place qu’elle occupe actuellement : si le ferroviaire a une certaine antériorité (la ligne de Saint-Etienne à Andrézieux est ouverte en 1828 et Stephenson construit l’année suivante la première locomotive moderne, la Rocket), dans le dernier quart du 19e siècle tout est encore possible pour le cycle et l’automobile.
Formes et choix techniques ne sont pas encore arrêtés, recherches et inventions se multiplient.
Les débuts de l'automobile en Franche-Comté
Ainsi à Morez en 1874, Paul Jacquemin, à la tête avec ses frères d'une fabrique de lunettes, réalise une automobile à vapeur, essayée de nuit dans la montée de Morbier mais si bruyante que le maire lui interdit de rééditer son exploit (Jacquemin fera aussi breveter en 1905 et 1906 des lunettes pour automobiliste et en 1911 un nouveau matériau permettant de réaliser un verre feuilleté, cousin du Triplex).
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Dans le dernier quart du 18e siècle, le marquis Claude de Jouffroy d’Abbans (1751-1832) réalise le premier bateau à vapeur, le Palmipède, qu’il teste en juillet 1776 sur le Doubs à Baume-les-Dames et qui lui permet, sept ans plus tard, de faire construire à Lyon le premier bateau à roues à aubes, le Pyroscaphe.
Pour sa part, Etienne Oehmichen (1884-1955) effectue le 4 mai 1924, à Arbouans, le premier vol en circuit fermé sur un kilomètre, aux commandes de son quadrirotor, un ancêtre de l’hélicoptère ou du drone.
Mais aucune industrie navale ou aéronautique ne se développe dans la région.
Tout au plus peut-on signaler la société anonyme des Constructions aériennes Rossel-Peugeot, fondée le 2 décembre 1909 par Frédéric Rossel et les frères Peugeot (Robert, Pierre et Jules), qui ne fabrique que deux appareils dans son usine de Beaulieu (Valentigney) mais produit de nombreux moteurs rotatifs dans celle de Suresnes avant d’être dissoute en 1914.
L'essor des cycles et des automobiles
Inventé en 1861 par Pierre et Ernest Michaux, qui fixent un pédalier sur la roue avant d’une draisienne, et développé en Grande-Bretagne dans les années 1870, le vélocipède se cherche encore au cours de la décennie suivante, hésitant pour les deux-roues entre grand-bi (avec une roue avant de 100 à 150 cm de diamètre et une roue arrière de moins de 40 cm) et « bicyclette de sécurité » - celle que nous connaissons - (de Lawson en 1876 et surtout Starley en 1884).
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Peugeot : Un acteur majeur
En 1886, la société Les Fils de Peugeot Frères, fabrique de quincaillerie et d’outillage (scies, outils, quincaillerie, crinolines, moulins à café, etc.) dirigée par les cousins Eugène et Armand Peugeot, se lance dans l’aventure du cycle.
Cette entreprise est née avec le moulin que la famille Peugeot fait bâtir en 1793 au lieu-dit Sous Cratet, à Hérimoncourt.
Il est propriété de Jean-Pierre Peugeot, qui a plusieurs fils, lesquels s’organisent en une branche aînée, autour de Jean-Pierre (2e du nom) et Jean-Frédéric, et une branche cadette, avec Charles-Christophe et Jean-Jacques (gendres de Frédéric Japy).
Les premiers créent en 1812 Peugeot Frères Aînés, société dédiée à la métallurgie (aciérie puis laminage à froid) ; les seconds fondent en 1810 Peugeot Frères et Cie, à l’origine d’une filature de coton mécanique au lieu-dit la Chapotte.
Les sociétés se multiplient au fil des générations et trois branches principales coexisteront en 1889 : Les Fils de Peugeot Frères (scies, outils, quincaillerie, crinolines, moulins à café, etc.), Peugeot Aîné et Cie (scies, ressorts, aciers laminés) et Peugeot Japy et Cie - auparavant Constant Peugeot et Cie - (pièces pour machines textiles).
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Notons que PSA Peugeot Citroën et Cycles Peugeot descendent de la première, et que la plupart des usines Peugeot ont travaillé à un moment ou un autre pour elles.
Sensibilisé à la question du cycle lors de son séjour à Leeds (Angleterre), Armand Peugeot (1849-1915) demande en 1885 une étude de faisabilité portant sur la construction d’un grand-bi, d’une bicyclette et d’un tricycle.
L’année suivante, la société fait bâtir à Beaulieu une usine, qui privilégie rapidement la bicyclette avec un modèle phare baptisé Lion Peugeot.
En 1910, sa production est de 20 000 bicyclettes avec 650 ouvriers, alors que la première motocyclette a été réalisée en 1901 (ce secteur occupant rapidement 250 personnes).
1910 voit la fusion des Fils de Peugeot Frères, dirigés par Eugène, avec la société anonyme des Automobiles Peugeot, créée par Armand en 1896.
Ainsi naît la SA des Automobiles et des Cycles Peugeot (à laquelle les cycles apportent 60 % de son chiffre d’affaires), elle-même scindée 16 ans plus tard en deux branches : cycles et automobiles.
Totalisant 2 000 personnes, la SA des Cycles Peugeot (SACP) conserve en 1926 Beaulieu, qui s’est étendue vers le sud sur la commune voisine (Mandeure), et acquiert le site de la Carrosserie de Mandeure, créée en 1911 par Henri Gauthier.
Sa production double, atteignant 162 000 cycles et 15 000 motocyclettes en 1929, et elle lance en 1931 son premier vélomoteur.
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la SACP fabrique sous différentes marques bicyclettes, cyclomoteurs (le Bima en 1951), vélomoteurs, motocyclettes (Peugeot, Aiglon, Griffon) et scooters (S55 en 1955).
Pour se développer dans un milieu très concurrentiel, elle absorbe plusieurs concurrents (Automoto à Saint-Etienne dès 1930, Terrot à Dijon en 1959), ouvre en 1945 une usine à Saint-Louis et achète en 1952-1953 celle de matériel agricole Dollé à Vesoul.
Elle est toutefois en crise à la fin des années 1950, alors qu’elle construit 140 000 bicyclettes (près du quart de la production nationale) et 85 000 cyclomoteurs, si bien qu’elle convertit certains de ses sites à la fabrication de pièces pour l’automobile : Vesoul en 1959, Beaulieu, etc.
Entrée en 1966 dans la holding Peugeot SA, la SACP abandonne les motos vers 1970 mais elle devient leader mondial pour les cyclomoteurs.
En 1986, les sociétés Aciers et Outillage Peugeot et Cycles Peugeot fusionnent, créant Ecia (Equipements et Composants pour l’Industrie Automobile), par la suite Faurecia.
La fabrication des deux-roues est alors transférée hors de la région, ce qui entraîne la fermeture du site de Beaulieu dont les bâtiments sont progressivement détruits et remplacés par de nouveaux ateliers.
Le nom de Peugeot reste toutefois associé aux cycles.
Si après en avoir réalisé 865 000 en 1980 (son record), la société cesse la fabrication des bicyclettes, elle accorde en 1992 une licence de production à l’Espagnol Beistegui Hermanos (qui devient Cycleurope), avant de reprendre la main sur le domaine en 2004 et de faire réaliser cinq ans plus tard son premier vélo à assistance électrique puis en 2015 sa première trottinette électrique.
Peugeot Motocycles lance en 2006 son premier gros scooter et s’implante en Chine.
Elle passe en 2015 sous contrôle de l’Indien Mahindra qui devient alors l’actionnaire majoritaire - puis le seul actionnaire en octobre 2019 - d’une entreprise de 300 salariés exploitant à Mandeure la plus ancienne marque de deux-roues du monde.
Autres acteurs du secteur
Trois autres constructeurs sont connus dans le Doubs.
A une dizaine de kilomètres de Beaulieu, à Glay, la société Jeanperrin Frères, réunissant l’ingénieur Louis Jeanperrin et son frère Jules, assemble des bicyclettes dès 1888 puis fabrique des motocyclettes en 1890.
Elle ferme ses portes en 1910.
A Morteau, Joseph Panneton est fabricant et négociant en ameublement, machines à coudre, à tricoter, à visser, poêles, vélocipèdes, etc.
Son frère Georges, qui prend sa suite en 1905, fait construire avant 1914 une usine employant une dizaine de personnes au montage de vélos (marques Pannetton et Evom), utilisant des pièces provenant de Saint-Etienne, et de machines à coudre (marque Mine d’Or).
Il se fait un nom dans le milieu cycliste mais la Deuxième Guerre mondiale constitue un coup d’arrêt.
Son fils n’arrive pas à relancer l’affaire, bien qu’il essaie de se diversifier avec des motocyclettes, et l’entreprise ferme en 1952 ou 1953.
A Pontarlier, le site de l’ancienne usine d’automobiles Zedel est en partie réoccupé, après la Deuxième Guerre mondiale, par la société Maire-Vuillemin, fondée dans l’entre-deux-guerres par les frères André et Jean Maire et par Louis Vuillemin.
Spécialisée dans la fabrication de cycles (marque Mervil créée en 1941), elle aurait employé 200 personnes (en incluant ses deux filiales : Excell à Nancy et Astérion à Lyon ?) mais en 1954, elle n’en compte que 25 à Pontarlier, produisant en moyenne 600 vélos par mois.
Elle cesse son activité en 1962.
Dans le Jura, deux fabricants sont établis à Dole : Bourgeois et Jeunet.
Fernand Bourgeois crée en 1906 sa fabrique de cycles, dotée d’une usine dans les années 1920.
En 1939, elle emploie 50 ouvriers répartis sur deux unités (avenue Jacques Duhamel et rue Maurice Pagnon).
Avec 30 personnes en 1960, la société assemble 6 000 à 7 000 bicyclettes, cyclomoteurs et motos par an (marques Onoto, Onotorette et Jurax).
Elle se convertit à cette époque à la fabrication du mobilier tubulaire.
L’entreprise Jeunet, fondée en 1929, occupe 125 ouvriers en 1958 alors qu’elle fabrique 25 000 bicyclettes et 12 000 cyclomoteurs (marques Captivante, Jacques Anquetil, Raphael Geminiani, Nathalie, Jeunet).
Implantée avenue du Général Eisenhower (au n° 56), elle semble transférée au début des années 1970 au 3 rue Monge, où elle disparaît au milieu de la décennie.
L'aventure automobile : Recherches et pionniers
En matière d’automobile, dans le quatrième quart du 19e siècle tout est à inventer.
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