Rares sont les voitures associées à ce point au culte entourant un film. Peu de voitures de cinéma ont bénéficié d'un tel culte autour d'elles, et parmi celles-ci, la mythique DeLorean modèle DMC-12 se taille la part du lion. Sans elle, la saga Retour vers le futur ne serait très certainement pas devenue aussi célèbre.
« Hé attendez un peu Doc, est-ce que j’ai bien entendu ? Vous dites que vous avez fabriqué une machine à voyager dans le temps… A partir d’une DeLorean ??? » lance Marty McFly à Doc Emmett Brown. Réponse du tac au tac de notre savant fou préféré : « Faut voir grand dans la vie ! Quitte à voyager à travers le temps au volant d’une voiture, autant en choisir une qui ait de la gueule ! »
Avec ses portes papillon, son arrière trapu, sa ligne élégante et sa carrosserie en acier inoxydable, nombreux sont ceux qui ont rêvé, eux aussi, de voyager dans le temps à 88 Miles/ h à bord de cette fantastique voiture, grâce à son convecteur temporel.
Genèse d'un mythe : de l'idée à la réalité
L'histoire de l'automobile est jalonnée de modèles devenus cultes pour diverses raisons : des innovations mécaniques révolutionnaires, un design en avance sur son temps, une apparition marquante au cinéma, ou encore l'aura d'une marque d'exception. Dans cette vaste galerie de voitures d’anthologie, la DeLorean DMC-12 occupe une place à part.
Rien qu'à l'évocation de son nom, on pense immédiatement à sa carrosserie en acier inoxydable et à ses portes papillon, ainsi qu'à sa présence emblématique dans la trilogie Retour vers le futur. Conçue au tout début des années 1980 sous l'impulsion de John Zachary DeLorean, la DMC-12 se veut la concrétisation d'un rêve : proposer un coupé sportif, à la fois abordable et ultra-moderne, susceptible de rivaliser avec les références du moment (Porsche, Ferrari, etc.).
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Pour y parvenir, DeLorean s’entoure de pointures de l’automobile, dont Colin Chapman de Lotus et Giorgetto Giugiaro (Italdesign) pour la ligne. Sur le papier, tous les ingrédients semblent réunis : un châssis inspiré de la course, une carrosserie inoxydable reflétant l’audace, un moteur placé en position centrale-arrière, et surtout un design immédiatement reconnaissable.
Pourtant, comme beaucoup de projets ambitieux, la DMC-12 va se heurter à des réalités complexes : retards de production, coûts supérieurs aux prévisions, contexte économique peu favorable, et tourbillons médiatiques autour de John DeLorean lui-même.
John DeLorean : un visionnaire controversé
Avant de détailler la genèse de la DeLorean Motor Company, impossible de passer outre la personnalité fascinante de son fondateur : John Zachary DeLorean. Né en 1925, ingénieur talentueux et homme d’affaires ambitieux, il se fait remarquer chez General Motors où il grimpe les échelons, devenant l’un des plus jeunes vice-présidents de la division Pontiac.
C’est durant ces années qu’il se forge une réputation de “rebelle” du milieu automobile, toujours prêt à bousculer les conventions. Son rôle clé dans la conception de la Pontiac GTO (considérée comme l’une des premières muscle cars) et de la Firebird le propulse sur le devant de la scène.
À la fin des années 1970, las des contraintes imposées par les grands constructeurs, DeLorean rêve de créer sa propre entreprise automobile. Il ambitionne de produire un véhicule à la fois écologique (selon les standards de l’époque), innovant et abordable, tout en étant fabriqué à partir de méthodes de production rationalisées.
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C’est ainsi que naît la DeLorean Motor Company (DMC) en 1975, avec l’idée de lancer sur le marché un coupé sportif inédit : la fameuse DMC-12.
La production en Irlande du Nord
Au plan financier, John DeLorean parvient à trouver des fonds privés, mais aussi des subventions du gouvernement britannique pour implanter une usine en Irlande du Nord, plus précisément à Dunmurry, près de Belfast. Cette implantation vise à relancer l’activité économique dans une région alors marquée par les troubles (The Troubles).
L’État britannique espère qu’un tel projet permettra de créer des emplois et de redorer l’image industrielle locale. Sur le plan technique, DeLorean s’entoure de grands noms : Giorgetto Giugiaro, le célèbre designer italien (Italdesign), pour le style, et Colin Chapman (fondateur de Lotus) pour la mise au point du châssis et de la suspension.
L’objectif : créer un véhicule au look hors du commun, fabriqué en acier inoxydable, et doté d’une structure légère inspirée du concept Lotus. Mais entre l’ambition et la réalité, la route est semée d’embûches : retards, problèmes de fiabilité, coûts qui explosent. Malgré tout, la DMC-12 voit bel et bien le jour en 1981.
Détails techniques et conception
L’élaboration de la DMC-12 commence dans un brouhaha d’idées novatrices et de contraintes financières. Au départ, John DeLorean souhaite réaliser un véhicule propre, léger et peu gourmand, dans la lignée des préoccupations post-choc pétrolier (1973). Il mise donc sur un moteur « modeste » en cylindrée, tout en aspirant à offrir des performances suffisantes pour rivaliser avec les sportives du marché.
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Le design, confié à Giorgetto Giugiaro, dessine les grandes lignes : un coupé 2 places (avec un strapontin virtuel à l’arrière pour des bagages supplémentaires), bas et effilé, au capot plongeant et à l’arrière abrupt. Giugiaro propose aussi l’idée d’une carrosserie en acier inoxydable brossé, un matériau peu usité dans l’automobile (mis à part certains bus et wagons).
L’absence de peinture donne à la DMC-12 cette finition grise si reconnaissable, tout en évitant l’oxydation. Cependant, cela impose une grande rigueur dans l’usinage, car toute imperfection dans le métal est visible. De plus, l’acier inox pèse plus lourd que l’acier classique, contredisant partiellement l’objectif initial de légèreté.
Les portes papillon : une signature distinctive
Quant aux portes “gull-wing” (papillon), elles s’inspirent de la Mercedes 300 SL, mais aussi de la volonté de DeLorean de se démarquer sur un plan esthétique. Outre l’effet “wahou”, ces portes permettent un accès relativement aisé au petit habitacle, malgré la hauteur réduite du coupé.
L’usage de vérins à gaz et de charnières complexes pose cependant des problèmes de fiabilité et d’ajustement à la chaîne de production, rallongeant les délais. Initialement, DeLorean espérait un moteur rotatif (Wankel) ou un moteur plus petit. Finalement, les ingénieurs optent pour le PRV (Peugeot-Renault-Volvo) 2,85 L V6, installé en position centrale arrière.
Ce bloc, produisant de l’ordre de 130 à 150 ch (selon les versions et normes antipollution), n’offre pas la fougue attendue. Mais il demeure un choix plausible pour maintenir les coûts (moteur déjà existant, fiabilité correcte). La structure du châssis, conçue avec l’aide de Lotus, repose sur un “double Y” en résine renforcée et acier, supportant les panneaux de carrosserie en inox.
Le tout aboutit à un ensemble techniquement original, mais complexe à assembler pour une usine débutante et peu formée aux normes du luxe automobile.
Caractéristiques techniques
La DMC-12 est en avance sur son temps grâce à des caractéristiques avant-gardistes : matériaux durables, pare-chocs à absorption et châssis déformable, quatre freins à disque, injection, climatisation, rétroviseurs et vitres électriques, condamnation centralisée, jantes alliage, système audio.En 1981, la DeLorean DMC-12 sort enfin de l’usine de Dunmurry. Les premiers exemplaires affichent parfois une qualité de finition inégale, des ajustements de panneaux difficiles, des soucis de fiabilité électrique.
Néanmoins, l’esthétique novatrice, la marque DeLorean et la curiosité du public permettent des ventes initiales décentes. Malheureusement, les nuages s’amoncellent rapidement : les retards de production, la trésorerie entamée, la concurrence agressive des voitures japonaises et la flambée des taux d’intérêt rendent le projet rapidement insoutenable. DMC n’a que quelques mois pour prouver la viabilité du modèle.
Design extérieur : acier inoxydable et portes papillon
Le point focal de la DeLorean DMC-12 demeure incontestablement sa carrosserie en acier inoxydable. Rarement utilisée pour la carrosserie automobile (si ce n’est sur certains prototypes expérimentaux), cette matière présente l’avantage de ne pas rouiller et de ne pas nécessiter de peinture.
À première vue, la coque brute confère un aspect “space-age” ou industriel, très en vogue dans les années 1980. Mais cette originalité a un coût : les panneaux en inox ne tolèrent aucun choc ni bosse, car les retouches sont quasi impossibles. Toute rayure profonde ou déformation implique le remplacement complet du panneau, augmentant les frais d’entretien.
Sur le plan aérodynamique, le coupé se montre relativement efficace (Cx avoisinant 0,34), aidé par son profil en coin et ses phares rectangulaires intégrés à une face avant basse. Les boucliers en plastique (avant et arrière) tranchent avec l’inox, peints en gris ou noir selon les séries, ce qui contribue à l’esthétique globale.
La hauteur du toit, à peine plus d’un mètre, exigeait des portes gull-wing pour un accès convenable. Ces portes, s’ouvrant vers le haut, nécessitent un dégagement latéral moindre qu’une porte classique, ce qui constitue un avantage en stationnement.
Intérieur et châssis
À l’intérieur, la DMC-12 adopte une planche de bord orientée vers le conducteur, recouverte de vinyle ou cuir synthétique selon les options, avec des compteurs ronds ou rectangulaires (selon la version US ou européenne). On y trouve deux sièges baquets, un court couloir central abritant le levier de vitesses (manuel 5 rapports ou automatique 3 rapports).
L’équipement comprend la climatisation, la direction assistée (non de série sur toutes), les vitres électriques, et parfois un autoradio cassette. L’espace est correct pour deux adultes, mais le coffre avant (sous le capot) demeure limité et héberge parfois la roue de secours.
Sur le plan châssis, la DeLorean allie une ossature en résine/acier à une suspension à double triangulation à l’avant et un train arrière multibras, le tout hérité des concepts Lotus (notamment la Lotus Esprit). Cela se traduit par une tenue de route relativement saine, quoique perfectible, en raison d’une répartition des masses délicate (moteur en porte-à-faux arrière).
DMC effectuera quelques ajustements (hauteur de caisse, ressorts) pour les versions destinées au marché américain, soumises à des normes de hauteur de pare-chocs, ce qui altère parfois l’esthétique initiale. Les gros pneus arrière (235/60 VR15) contrastent avec des gommes plus fines à l’avant, témoignage du désir de maîtriser le sous-virage.
En résumé, la DMC-12 propose un package design ultra-moderne pour 1981 : carrosserie inox, portes papillon, cockpit futuriste.
Motorisation et performances
Malgré l’image “sportive” que John DeLorean souhaitait donner à la DMC-12, c’est un moteur V6 PRV (Peugeot-Renault-Volvo) qui anime la bête. Issu d’un consortium formé dans les années 1970 pour développer un bloc V6 commun, ce moteur, d’une cylindrée de 2 849 cm³, délivre autour de 130-140 ch en version US (avec catalyseur et normes antipollution), et environ 150-160 ch en version européenne.
Un chiffre modeste comparé à l’aura de la voiture, mais en accord avec les préoccupations de consommation et d’homologation. Les performances s’avèrent correctes, sans être renversantes : le 0 à 100 km/h se boucle entre 8,5 et 9 secondes (version européenne), et la vitesse maxi culmine autour de 200-210 km/h.
Sur le marché américain, déjà saturé de muscle cars plus puissants, ce positionnement place la DMC-12 plutôt dans la catégorie des GT ludiques et exotiques, qu’on achète pour le style plus que pour la performance pure. Le couple de 235 N·m suffit toutefois à offrir des reprises convenables, surtout avec la boîte manuelle.
La distribution par chaîne ou courroie (selon les évolutions du PRV) nécessite un entretien rigoureux, tout comme les organes périphériques (injection, allumage). Sur certains exemplaires, la fiabilité pâtit d’un assemblage peu rigoureux à l’usine de Dunmurry, engendrant des fuites d’huile ou des problèmes de refroidissement.
Les concessions DMC, peu nombreuses, doivent s’adapter à la maintenance d’une voiture très atypique, combinant un châssis Lotus-like, un moteur PRV, une carrosserie inox, et un faisceau électrique parfois capricieux.
Malgré ces aléas, certains propriétaires rapportent une bonne endurance du PRV s’il est correctement entretenu. Des préparateurs ont même poussé le V6 à des puissances supérieures (turbo, etc.), au prix de modifications importantes (gestion, échappement, suspension renforcée).
Dans l’ensemble, la DMC-12 offre un plaisir de conduire honorable : le ronronnement du V6 à l’arrière, la boîte manuelle pour ceux qui aiment rétrograder en courbe, et une caisse relativement légère (environ 1 230-1 300 kg selon les options).
La DeLorean et les célébrités
Même avant son explosion médiatique avec la saga Back to the Future en 1985, la DeLorean DMC-12 avait suscité la curiosité de nombreuses personnalités. Son look de voiture sortie d’un film de science-fiction et ses portes papillon attiraient immédiatement les regards, qu’il s’agisse de musiciens, acteurs ou entrepreneurs en quête de distinction.
- Sammy Davis Jr. Le crooner américain, figure du Rat Pack, aurait manifesté son intérêt pour la DMC-12, la trouvant “exotique”. Quelques clichés le montrent posant à côté d’un exemplaire, quoique l’on ignore s’il en fut vraiment propriétaire.
- Patrick Swayze (rumeur) L’acteur de Dirty Dancing et Point Break aurait conduit ou envisagé l’achat d’une DeLorean. Aucun document officiel ne le prouve, mais l’association Swayze / DMC-12 fait partie des rumeurs hollywoodiennes.
- Mike Tyson (apparitions) On raconte qu’au début de sa carrière, Mike Tyson, alors boxeur montant, avait un attrait pour les voitures “flashy”. La DeLorean en faisait partie de sa “shortlist” d’envies. Finalement, on ignore s’il en a effectivement possédé une, mais la rumeur persiste.
Plus récemment, des stars actuelles ou influenceurs, voulant jouer la carte du “vintage futuriste”, s’offrent une DMC-12 ou la présentent dans leurs clips et vidéos.
La DeLorean dans "Retour vers le futur" : une icône du cinéma
Il est impossible d’évoquer la DeLorean DMC-12 sans consacrer un chapitre à Back to the Future (Retour vers le futur en VF). Sorti en 1985, le film de Robert Zemeckis et produit par Steven Spielberg met en scène Marty McFly (interprété par Michael J. Fox) et le Dr. Emmett Brown (Christopher Lloyd), voyageant dans le temps grâce à une machine temporelle construite à partir d’une DeLorean.
Dans la diégèse, Doc Brown justifie son choix : “Si je dois construire une machine à voyager dans le temps, autant en prendre une qui ait de la gueule !”
Le succès phénoménal du film, suivi de deux suites (1989, 1990), a propulsé la DMC-12 au rang d’icône planétaire. Tout le monde, enfants comme adultes, associe désormais cette carrosserie inox, ces portes papillon et ces “bandes lumineuses” fictives à l’idée d’exploser l... L’image de la DeLorean comme machine à voyager dans le temps est indissociable de la saga.
Ce succès a également permis de faire entrer la DeLorean dans la culture mainstream planétaire. Il est intéressant de noter que sans cette trilogie culte, la notoriété de la DeLorean serait restée plus confidentielle, uniquement centrée sur les fans d’automobiles. Aujourd’hui, la machine à voyager dans le temps du Dr. Emmett Brown est un symbole universel.
La descente aux enfers et la renaissance
John DeLorean mise gros sur le succès de sa création ; hélas, la conjoncture économique défavorable et divers scandales autour de sa personne précipiteront la chute. En 1982, c'est la descente aux enfers pour John DeLorean et sa marque.
Avec les multiples retards dus à des défauts de conception et une mauvaise gestion, le manque d’argent se fait rapidement sentir, tandis que les ventes ne sont pas à la hauteur des ambitions promises aux investisseurs. La firme tablait sur des ventes estimées aux alentours de 30.000 exemplaires par an. Totalement irréaliste, alors même qu'elle ne produira, entre janvier 1981 et et décembre 1982, qu'environ 9200 voitures.
Fin 1982, c'est la faillite pour la DeLorean Motor Company. John DeLorean est accusé d'avoir truqué les comptes. En octobre 1982, il est même arrêté pour trafic de stupéfiants : il apparaissait dans une vidéo le montrant acheter de la cocaïne pour la revendre ; trafic destiné à renflouer les caisses de sa société moribonde. Le FBI l'accusa ainsi d'avoir répandu l'équivalent de 24 millions de dollars de drogue dans le pays.
Sa stratégie de défense, bien que curieuse (il fut "poussé au crime" par un piège tendu par le FBI selon son avocat) fut finalement payante : après 29h de délibération, John DeLorean fut acquitté en août 1984.
Epilogue... d'une renaissance ?
Une centaine de DMC-12, partiellement assemblées, furent achevées et vendues en 1983. Les stocks de pièces de l'usine, du service de garantie, ainsi que les pièces fabriquées par les sous-traitants mais non livrées, sont expédiés à Columbus, dans l'Ohio, en 1983-1984.
Les pièces sont vendues en gros et au détail par correspondance, par une société baptisée KAPAC. En 1997, le stock de pièces restantes, une partie de l'outillage d'époque, ainsi que les droits sur les noms et logos, sont rachetés à KAPAC par une nouvelle société, DeLorean Motor Company of Texas, qui voit le jour à Houston, afin de distribuer les pièces détachées et en développer de nouvelles en cas de pénurie. Il est à noter que la nouvelle société DeLorean Motor Company n'est pas associée à l'entreprise d'origine.
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