Le Royal Automobile Club de France a joué un rôle essentiel dans l'essor de l'industrie automobile et son influence sur la société française. Cet article se penche sur son histoire, ses contributions et son impact durable.
Les Débuts de l'Automobile et la Naissance d'une Presse Spécialisée
Le juge de Beauvais relate un événement marquant : "Le (lundi) 15 octobre 1900, au deuxième étage du bâtiment de brique, dans le fond de la cour du journal l'Eclair (ancienne imprimerie Schiller), rue du Faubourg-Montmartre, n° 10, une vingtaine de personnes réunies autour du comte de Dion, dans l'atelier de composition du nouveau journal, heurtaient leurs coupes de champagne en l'honneur de L'Auto-Vélo, dont le premier numéro allait paraître le lendemain."
Cet acte de naissance est publié dans un document d'archives, le manuscrit de Jacques May qui, au titre de secrétaire général de L'Auto-Vélo, puis de L'Auto, en devient le mémorialiste.
Pourtant, dans la suite de son témoignage, la liste des invités qu'il ajoute est contestée par des historiens modernes : "il y avait, à côté d'Albert de Dion, Henri Desgrange, Victor Goddet, administrateur de L'Auto-Vélo et associé d'Henri Desgrange, Georges Prade, Géo Lefèvre, Gaston de Pawlowski, le grand metteur en pages Henri Guiton, quelques rédacteurs, quelques ouvriers, compositeurs, imprimeurs, etc.".
L'erreur peut en effet concerner Géo Lefèvre, qui n'appartenait pas à l'équipe du départ et ne rejoindra L'Auto qu'en janvier 1901.
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Petit détail, sans doute, mais qui nous place déjà au coeur d'une rivalité de deux organes de presse, dont on ne soupçonne pas la nature et la violence dans le monde feutré de la presse d'aujourd'hui.
En effet, Géo Lefèvre était encore à l'époque collaborateur du quotidien sportif concurrent (mieux vaudrait dire ennemi), Le Vélo, piloté de main de maître, depuis sa création en décembre 1892, par le talentueux et ombrageux Pierre Giffard.
Or L'Auto-Vélo ne surgit pas par hasard sur la route du Vélo. Ce n'est pas un match-poursuite qui s'engage pour désigner un premier et un second, ce qui est la règle de la compétition, même commerciale, c'est un combat qui doit se conclure par un K-O.
Pierre Giffard et l'Essor du Journalisme Sportif
Premier personnage à entrer en scène dans cette "dramatique" : Pierre Giffard, pionnier du journalisme de son époque, grand reporter-bourlingueur du Figaro.
Appelé par Hippolyte Marinoni à rénover et à diriger le service des informations du Petit Journal (tirage 1 500 000 exemplaires), il en devient éditorialiste et, du haut de sa tribune, exprime avec chaleur son coup de coeur pour le vélocipède qu'il présente au public comme un "bienfait social".
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Conquis par le sport, il lui consacre son temps, ses idées, il est ainsi l'organisateur de ce monument du cyclisme le Paris-Brest-Paris de 1891 (1 200 kilomètres sans arrêt).
Le succès populaire de l'épreuve l'incite à prendre son indépendance vis-à-vis du Petit Journal.
Il s'évade et s'échappe du conventionnel et de la routine du quotidien d'actualité en enfourchant un "vélo", raccourci de vélocipède dont il fait un mot à la mode et le titre du journal qui aura une prise immédiate sur le sport français, activant sa popularité, donc sa pratique et son développement économique.
Chacun y retrouve son compte : l'éditeur, le sport, l'industrie.
Pourtant, cette entente basée sur une convergence d'intérêts, qui fonctionne avec efficacité les premières années, s'altère avec le temps et ne résiste pas aux courants d'opinion qui s'affrontent à propos de l'affaire Dreyfus.
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Le Comte de Dion et la Création de L'Auto-Vélo
Pierre Giffard prend position publiquement ; fasciné par le " J'accuse " de Zola, il ne se place pas dans le même camp que ses principaux commanditaires et se brouille avec le plus influent d'entre eux, le comte de Dion, puissant patron de la marque des premières voitures compétitives, en s'associant à Georges Bouton, un modeste mécanicien de la rue de Charonne.
On pourrait douter des conditions rocambolesques de cette brouille, si elles n'avaient pas été racontées par le comte de Dion lui-même (Extrait d'une plaquette intitulée Images du passé publiée par le marquis de Dion en 1937) : "En juin 1899, après l'élection de M. Loubet à la présidence de la République, une manifestation politique eut lieu à Auteuil, suivie d'une bagarre à laquelle je me trouvai engagé. Arrêté avec quelques amis patriotes et nationalistes comme moi, je fus incarcéré. Pendant mon séjour à la Santé, je reçus la visite de Pierre Giffard, dont les opinions politiques étaient tout à fait opposées aux miennes et qui m'avait attaqué violemment dans son journal au sujet de mon attitude lors des événements d'Auteuil".
Le comte et le journaliste passent un pacte invraisemblable pour des hommes de cette trempe : ils décident de se considérer, écrit de Dion, "amis pour l'automobile, ennemis pour la politique."
Le contrat n'est pas de pure forme. Quelques mois plus tard, lorsque Pierre Giffard se présente aux élections législatives dans le canton très agricole d'Yvetot, de Dion mobilise le personnel de son entreprise pour aller distribuer aux futurs électeurs ruraux un livre écrit par Giffard, dont il a fait rafler et acheter les exemplaires en librairie, intitulé "la Fin du cheval".
Content de sa plaisanterie, le comte poursuit son récit : "L'effet en fut magique et, lors du scrutin, une majorité certaine fut transformée en défaite retentissante".
Avec une fausse naïveté, l'industriel paraît surpris de l'enchaînement des conséquences : "Giffard ne me pardonna pas, décida de ne plus prononcer mon nom dans son journal et de boycotter toute espèce de publicité pour la marque De Dion-Bouton, sur laquelle il avait reporté toute sa rancune à mon égard. Or Le Vélo était un journal fort lu et la décision ne laissait pas d'être fort gênante pour la maison De Dion-Bouton".
Et la conclusion tombe : "C'est à la suite de ces ennuis que je décidai de créer un journal concurrent du Vélo".
La présence du comte, dans l'atelier de composition du faubourg Montmartre, le 15 octobre 1900, pour trinquer à la santé de L'Auto-Vélo, s'explique et se justifie donc.
De Dion a joué un rôle capital, d'abord parce qu'il a fourni précisément le capital de lancement du nouveau journal. Il en sera, tout du moins au départ, l'instigateur et le vrai propriétaire.
Sans doute, Pierre Giffard, homme de caractère et à ce titre cabochard, accumule les provocations face aux industriels, ses commanditaires, car en plus de ses idées politiques affichées dans son journal, dont il va se servir pour mener sa propre campagne électorale, et de sa profession de foi pour la révision du procès Dreyfus, il s'attaque au bastion de l'Automobile Club de France, où sont réfugiés de Dion et ses amis, et en provoque la scission en soutenant un concurrent : le Moto Club de France.
Dès lors, Le Vélo est désarmé, privé d'une bonne partie de ses ressources publicitaires et Pierre Giffard est condamné.
Pour l'abattre, lui le battant, il faut lui opposer un autre battant. Le choix sera déterminant et il ne sera pas innocent.
Le comte de Dion, devenu marquis à la mort de son père, l'avoue dans ses Mémoires : "il me fallait découvrir un rédacteur en chef", écrit-il, "et un administrateur qui aient le mordant, l'intelligence nécessaires pour contrebalancer les qualités indéniables de Pierre Giffard et la vieille réputation du Vélo".
Henri Desgrange et la Transformation de L'Auto-Vélo en L'Auto
Ce sera Henri Desgrange.
Les actionnaires, qui cherchent un titre à leur journal, sont d'autre part persuadés d'avoir fait une bonne affaire en rachetant celui d'un hebdomadaire satirique, L'Auto-Vélo (Journal illustré et satirique créé en 1897 et dirigé par Pierre Lafitte et Frantz Reichel), qui leur convient parfaitement, car il recouvre les activités auxquelles ils sont le plus directement intéressés.
Ils ignoraient les rebondissements juridiques qui les obligeraient à le décapiter, quelques années plus tard, pour ne plus conserver que L'Auto.
Dans l'équipe qu'il constitue, Desgrange confie son administration à son compagnon inséparable, Victor Goddet, qui est déjà son associé à la direction du Parc des Princes - créé en 1897 - et dans la petite agence de publicité qu'ils ont créée ensemble à la Bourse du commerce.
On a sans doute considéré trop longtemps que Victor Goddet marchait dans l'ombre de Desgrange, alors qu'il était souvent devant et ouvrait le chemin.
"D'origine modeste, sans formation particulière, sans fortune, il s'était élevé dans la hiérarchie des responsabilités par un moyen tout simple le travail", explique son fils Jacques Goddet dans ses Mémoires (L'Equipée belle de Jacques Goddet, Robert Laffont/Stock).
Il rend hommage à son père et à l'héritage qu'il lui a légué, bien que l'aîné Maurice ait été plus favorisé dans le partage.
Victor Goddet n'a pas été seulement un bon comptable, mais un administrateur avisé ; c'est à lui que le comte de Dion cédera une majorité de ses actions de L'Auto, à tel point qu'à sa mort Victor Goddet est le "patron" du journal et de Desgrange.
Il reste que L'Auto, à l'origine et pour presque un demi-siècle, c'est la pensée, l'énergie, l'autorité de Desgrange.
Dans son affrontement avec Giffard, deux destins inverses se sont croisés et violemment heurtés : celui de Giffard, le journaliste-né qui se consacre au sport, celui de Desgrange, le "sportman" type qui se consacre au journalisme.
Desgrange l'emportera en 1903 par K-O. avec l'aide du Tour de France. Il avait les bons atouts dans son jeu.
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