Peu de penseurs français de notre époque ont incarné, avec autant de rigueur que d’inventivité, une culture critique, subversive et utopique, comme l’a fait Miguel Abensour (1939-2017). La magistrale thèse de doctorat de Miguel Abensour soutenue en 1973 est enfin publiée aujourd’hui.

La thèse d'Abensour : une exploration de l'utopie au-delà de 1848

Après une introduction un peu dispersive, où il est question d’Antonio Labriola, de Gustav Landauer, du jeune Lukács, de Karl Mannheim, de Karl Korsch et de Walter Benjamin, Abensour présente son hypothèse de départ : l’utopie ne s’arrête pas en 1848.

Telle une vieille taupe, elle continue de creuser des galeries, et resurgit, par exemple, dans la Commune de Paris en 1871, animée par « la volonté de faire éclater le continuum de l’histoire ».

Les trois moments de l'utopie selon Abensour

Abensour distingue trois moments ou trois formes de l’utopie :

  • les grandes utopies classiques (Saint-Simon, Fourier, Owen),
  • le néo-utopisme des épigones qui tentent d’édulcorer l’utopie (Edward Bellamy)
  • le nouvel esprit utopique, qui a pour précurseurs Ernest Cœurderoy et Joseph Déjacque, et dont William Morris (1834-1896) est le grand représentant.

Le nouvel esprit utopique : un concept inédit

Ce nouvel esprit utopique - un concept inédit, proposé pour la première fois par Abensour - cherche à reconquérir la situation d’écart absolu (Fourier) des grandes utopies ; il a souvent partie liée avec le romantisme révolutionnaire.

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On le trouve chez des penseurs oppositionnels ou marginaux dans le marxisme, comme William Morris, André Breton, Ernst Bloch, Walter Benjamin et Herbert Marcuse.

« Le nouvel esprit utopique veut associer en un seul élan l’utopie et la théorie critique, pour en aiguiser le tranchant révolutionnaire.

William Morris : figure centrale du nouvel esprit utopique

Abensour aborde par la suite la tradition utopique de langue anglaise, avec une discussion serrée de l’œuvre utopique classique de William Owen, de la néo-utopie édulcorée - et très proche du capitalisme lui-même - d’Edward Bellamy, Looking Backward (1888) et du roman utopique de William Morris, News from Nowhere (Nouvelles de nulle part, 1890). Cette étude est, bien sûr, la partie la plus importante de cette section, et une des grandes contributions de la thèse d’Abensour.

Selon Abensour, William Morris emprunte sa critique des utopistes à Marx et à Engels ; comme eux, il pense que l’utopie oweniste souffre d’un défaut de radicalité. Cependant, il ne tourne pas le dos à l’utopie, qui va prendre chez lui une forme nouvelle, ouverte, expérimentale.

Morris a exposé l’utopie en mode romantique, en inventant le merveilleux utopique. Abensour se réfère ici à la définition du merveilleux par le surréaliste Pierre Mabille : lutte de la liberté contre toutes les limites, toutes les barrières.

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News from Nowhere ne propose pas un modèle juridico-politique figé : c’est une romance, dont la qualité magique et onirique s’inspire du merveilleux médiéval ou préraphaélite. L’utopie de Morris est une rupture révolutionnaire avec la civilisation moderne (capitaliste), responsable de la mort de l’art et de la disparition de l’artisanat.

Elle ne vise pas à la prévision scientifique mais à l’éducation du désir. Rien ne serait plus faux que de tenter, comme certains de ses critiques marxistes, de séparer le Morris théoricien du socialisme du rêveur utopique.

Ce magnifique chapitre sur William Morris a été attentivement lu par E. P. Thompson, qui est allé chercher la thèse inédite d’Abensour. Il lui rend hommage dans une postface de 1976 à sa biographie de Morris, où il reconnait qu’Abensour a eu raison d’interpréter son œuvre comme celle « d’un Utopiste Communiste avec toute la force de la tradition romantique transformée ».

Dans une postface à un excellent recueil d’écrits de Morris inédits en français, Les espoirs de la civilisation et autres écrits socialistes, Thierry Labica rappelle la contribution d’E. P.

Marx et l'utopie : une perspective renouvelée

L’autre grand dossier de cette thèse, c’est le rapport de Marx à l’utopie. Contre la doxa des marxistes vulgaires, souvent admirateurs d’Auguste Comte, Miguel Abensour pense que la distinction entre utopie et science relève du positivisme.

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Pour Marx, les utopies de Fourier ou d’Owen étaient le pressentiment d’un monde nouveau (lettre à Kugelmann, 9 novembre 1866), qui connaîtra une première réalisation lors de la Commune de Paris, dont les fins dernières étaient « celles proclamées par les utopistes » (La guerre civile en France, 1871).

La nouvelle conception de l’histoire de Marx, située du point de vue révolutionnaire, implique un sauvetage de l’utopie, en tant qu’image du futur et en tant que tendance à l’altérité.

Le programme de ces considérations, conclut Abensour, c’est à la fois le refus de la machine « science vs.

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