Jacques Lartigue est né à Courbevoie dans une famille fortunée. Son père, Henri Lartigue, a exercé des fonctions dirigeantes dans plusieurs domaines : banque, compagnie de chemin de fer, presse. Il a épousé Marie Haguet qui donnera naissance à deux fils : Maurice, le 2 août 1890 et Jacques le 13 juin 1894. Le milieu familial est très réceptif aux innovations techniques. Henri Lartigue s’intéresse à la photographie et prête son appareil à son fils dès son plus jeune âge. C’est ainsi que Jacques prend ses premières photos en 1900, à l’âge de six ans. En 1902, son père lui offre son premier appareil. L’enfant développe lui-même les photos et les met en page dans un album.

Les membres de sa famille, les vacances, les voyages en automobile fournissent à Jacques Lartigue ses premiers sujets. Le sport automobile et l’aviation attirent également Jacques et son frère Maurice, surnommé Zissou. Son aîné emmène Jacques sur les terrains d’aviation où les premiers aéroplanes effectuent des essais. Très tôt, Jacques Lartigue s’intéresse aux courses automobiles. En 1905, quand Jacques a 11 ans, la famille se déplace en Auvergne pour assister à sa première course sur route, la Coupe Gordon-Bennett. Dès lors, il s’exerce à photographier les voitures en pleine vitesse et dessine dans ses carnets de nombreux modèles ou dans ses agendas des photographies qu’il a prises dans la journée.

L'évolution artistique de Lartigue

A partir de 1911, le jeune homme commence à vendre ses photos à des journaux. Les images permettent de saisir la fugacité de l’instant, mais l’écriture autorise l’analyse des émotions. Aussi, Jacques Lartigue éprouve-t-il dès l’enfance le besoin de rédiger un journal. L’aspect artistique de la photographie n’était pas perçu au début du 20e siècle. La peinture au contraire était un art reconnu. Jacques Lartigue décide donc d’en faire son activité professionnelle.

En 1919, il épouse Madeleine Messager (1896-1988), fille du compositeur André Messager, surnommée Bibi. Il l’avait rencontrée à Annecy, en 1917 où les deux familles étaient en vacances. Dans les années 1920, Jacques Lartigue expose ses tableaux à Paris et dans le sud de la France. Le couple Jacques-Bibi mène une vie mondaine, sort tous les soirs et fréquente les milieux artistiques. C’est ainsi que le cinéaste Abel Gance (1889-1981) propose à Jacques Lartigue de travailler avec lui.

En 1930, Jacques Lartigue rencontre Renée Perle (1904-1977), mannequin d’origine roumaine, dont il tombe sous le charme. Elle devient pendant deux ans sa compagne et son modèle. La fortune de la famille Lartigue permettait à Bibi et Jacques de mener une vie luxueuse durant les années folles. Mais à partir de 1930, cette fortune est compromise. Afin de conserver sa liberté, Jacques Lartigue refuse d’occuper un emploi et vit modestement de sa peinture. Il a acquis une certaine réputation de peintre et expose en 1935 à la galerie Jouvène à Marseille des portraits de Van Dongen, Sacha Guitry, Marlène Dietrich, Georges Carpentier et Joan Crawford, qui remportent un grand succès.

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C’est au casino de Cannes que Jacques Lartigue rencontre Marcelle Paolucci, surnommée Coco. Son père était chef-électricien dans cet établissement. Il épouse Coco le 12 mars 1934. A la déclaration de guerre en 1939, ayant déjà quitté Coco, il s’installe sur la Côte d’Azur où se sont réfugiées de nombreuses personnalités du Tout-Paris. A la libération en 1944, Lartigue revient à Paris et prend de nombreuses photos des évènements. Il épouse Florette Orméa en 1945. Elle restera son épouse pendant les quarante années suivantes. Le couple vit à Paris et dans la petite commune de Piscop dans les Val d’Oise, située à une quinzaine de kilomètres de la capitale. Le premier festival de Cannes a lieu en 1946 et Jacques Lartigue y réalise de nombreuses photographies.

La consécration tardive et la reconnaissance internationale

La carrière de photographe de Jacques Lartigue démarre vraiment dans les années 1950. Sans renoncer au noir et blanc, dont il est un des grands esthètes, il utilise également la couleur car, dans ce domaine, la demande des revues et journaux est importante. Ses photographies sont publiées dans de nombreux magazines par exemple Point de Vue ou Images du Monde. Il réalise des portraits de Picasso et rencontre, en 1953, un jeune sénateur américain nommé John Kennedy chez l’industriel André Dubonnet (1897-1980). En 1960, Jacques et son épouse Florette achètent une maison à Opio près de Grasse et s’y installent.

La grande consécration internationale n’aura lieu que tardivement, en 1963. Au cours d’un voyage à New York avec son épouse, en 1962, Jacques Lartigue rencontre John Szarkowski (1925-2007), directeur du département de photographie du prestigieux Museum of Modern Art (MoMA). Outre son activité de conservateur de musée, Szarkowski est également photographe et il est enthousiasmé par les photographies de Lartigue. Il décide d’organiser une exposition qui a lieu à l’automne 1963 : The Photographs of Jacques Henri Lartigue. Par le plus grand des hasards, ce portfolio est inséré dans le numéro de Life consacré à l’assassinat de John Kennedy, qui a eu lieu le 22 novembre 1963. Le tirage de ce numéro est colossal et consacre internationalement le génie photographique de Lartigue. A partir de 1964, le photographe américain Richard Avedon (1923-2004) réalise plusieurs album de photographies de Jacques Henri Lartigue : Les Photographies de J. H. Valéry-Giscard d’Estaing, élu Président de la République française en 1974, demande à Lartigue de réaliser son portrait officiel. Le photographe renouvelle totalement le genre, qui restait cantonné au portrait compassé et solennel.

Jacques Lartigue continue à travailler régulièrement pour des magazines. Il ne cessera jamais de photographier. En 1979, il signe l’acte de donation à l’État français de l’ensemble de son œuvre : photographies, plaques, négatifs, albums, agendas. Le tout était stocké chez lui, mais la célébrité internationale du grand artiste accroissait le risque. L’œuvre de Jacques Henri Lartigue est considérable puisqu’elle comporte plus de 100 000 photographies, 1 500 peintures et un journal de 7 000 pages. C’est cependant par son œuvre photographique qu’il marque l’histoire de l’art.

L'esthétique de Lartigue : Légèreté et spontanéité

Dès l’enfance Lartigue saisit des scènes familiales, puis viennent les figures féminines, les évènements sportifs, les loisirs de la plage. Mais il ne s’immisce jamais dans les tragédies du 20e siècle. Son œuvre photographique représente la face heureuse de l’époque, souvent masquée par les guerres mondiales et les génocides. Cette autobiographie en images est complétée par un journal qu’il rédigea toute sa vie durant. Les photographies comportent deux dominantes : la légèreté et la spontanéité. La légèreté résulte de la thématique : les loisirs d’une bourgeoisie cultivée et bohème qui s’intéresse à l’art, aux spectacles, mais aussi aux sports en vogue comme l’automobile et aux technologies émergentes comme l’aviation. La spontanéité constitue un choix esthétique. Il s’agit pour l’artiste de choisir des instants d’authenticité, mais toujours avec un regard approbateur. Les femmes sont élégantes, la famille est soudée, les automobiles sont des jouets pour adultes et les avions de merveilleuses machines volantes.

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La peinture rococo, au 18e siècle, présentait l’aristocratie sous un jour frivole. Lartigue photographie la frivolité d’une certaine bourgeoisie du début du 20e siècle. Elle n’est pas réductible à cela, mais le photographe a choisi cette approche parce que son mode de vie le lui permettait. Pratiquer la photo c’est gérer 2 challenges : Faire qu’avec seulement deux dimensions on ait, à la lecture, l’impression de relief et sur une image fixe avoir l’illusion de vitesse et de mouvement. Pour ce dernier enjeu l’image de J-H Lartigue pourra tout à fait éclairer cette chronique. En effet, elle nous donne l’idée de part sa composition et la gestion de ses zones de netteté et de flou que le véhicule avance à une allure phénoménale. Ce qui nous parait d’une facilité déconcertante maintenant compte tenu du matériel à notre disposition était plus complexe à une autre époque. En fait il s’agissait de véritable « ratés » d’un académisme bien conformiste et surtout bien installé. Seuls quelques photographes, un poil futuristes, tentaient d’explorer d’autres visions.

Analyse d'une photographie emblématique : "Une Delage au Grand Prix de l’Automobile Club de France 1912"

Cette image est légendée « Une Delage au Grand Prix de l’Automobile Club de France 1912 » aurait été prise sur le circuit de Dieppe le 26 juin 1912. En réalité il s’agit de la Théodore Schneider pilotée par René Croquet sur le circuit d’Amiens mais en … 1913. Pour info ces deux courses furent gagnées par Georges Boillot qui pilotait une Peugeot L76, première voiture dotée d’un double arbre à came en tête… (vitesse atteinte : 170 Km /h). Un fait remarquable : les personnages, les poteaux sont inclinés vers la gauche et les roues du véhicule sont ovales, inclinées vers la droite. Cette image présente tant de défauts (flou, tronquée, inclinaison etc…) pour les standards de l’époque que l’auteur la mettra au rebut jusqu’en… 1963 où il l’exposera au MOMA à New York.

La photo a été prise avec un appareil Reflex à négatif sur verre de 9 x 12 cm. Ce modèle était équipé d’un dépoli placé sur le dessus et d’un objectif muni d’un obturateur à rideau horizontal. C’est un système qui, comme vous le savez, permet d’exposer à la lumière la plaque photosensible ou nos capteurs actuels. Au tout début il était manuel, et comme les émulsions n’avaient pas une grande sensibilité, les temps d’exposition étaient un peu longs. Ce qui explique l’air un peu raide des sujets portraits de l’époque. 40 ans seulement après Niepce le premier obturateur mécanique dit « à guillotine » voit le jour sous la houlette d’Hypolyte Fizeau et Léon Foucault. W. England en 1860 imagine l’obturateur à rideau simple (plan focal) suivit rapidement par Humbert de Mollard qui imagine deux rideaux. Le premier chute à une vitesse constante puis le deuxième fait de même à une vitesse identique mais avec un décalage de temps. 1881 la firme Steinheil invente l’obturateur central dit à « iris » encore totalement mécanique. Le futur utiliserait des cellules de Kerr qui, en fonction du champ électrique joueraient le rôle d’un filtre polarisant.

Bon c’est bien toutes ces technologies mais cela m’expliquerait pourquoi la roue est ovale ? Lartigue réalise un filé dans le sens Gauche vers Droite. Ceci explique que l’ensemble de la photo soit floue. La voiture un peu moins que le reste (plus précisément les pilotes) car c’est le sujet du déplacement. Les spectateurs et les poteaux, immobiles par rapport au filé subissent sur la plaque une déformation de haut et Gauche vers bas et droite. A l’inverse la voiture allant plus vite que le filé et l’obturateur, les roues seront alors ovales de bas et gauche vers haut et droite. Il en va de même pour le réservoir portant le numéro. Celui-ci est plus petit que la roue et donc la déformation est moindre.

La composition est ouverte de chaque coté tant par la coupure de la spectatrice à gauche que de la voiture à droite. Ce qui polarise l’attention d’emblée est ce numéro qui nous fait prendre conscience des ovales qui l’entoure de couleur plus claire. Et la déformation crée alors une tension et l’on en recherche d’autres : les hommes et les poteaux… Quasi la zone nette de l’image vient en dernier nous mettant en face du mouvement ainsi obtenu de l’image. Je ne peux pas m’empêcher une analogie avec road runner…. Comme quoi cet ovale est désormais synonyme de vitesse dans l’inconscient. A noter que le « frein » a la même inclinaison que la roue.

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J-H Lartigue est né en 1894 et photographie depuis l’âge de 8 ans. Il a 19 ans quand il shoote cette image. Il se considère comme un amateur et profite de toutes les occasions pour imprimer « des plaques ». Lors d’un déplacement à Los Angeles en 1962 il rencontre John Szarkowski jeune Conservateur du département photographique du MOMA qui lui propose une exposition. Life lui consacre un portfolio dans le numéro… annonçant la mort de Kennedy. Notoriété immédiate. En 1974 il sera à l’origine de la photo officielle de … Giscard d’Estaing. Un raté qui devient un monument de la photographie car les standards ont évolués. Un raté qui arrive trop tôt !

Comment penser aux photographies de Lartigue sans penser à celle-ci ? Impossible. «L’auto déformée» comme certains l’appellent familièrement, est le signe que cette image est devenue presque comme un «logo» de Lartigue. Pierre Darmendrail, dans Lartigue et les autos de course explique la spécificité de l’image : «Non seulement Lartigue a utilisé pour sa photo une technique novatrice, mais il l’a également poussée à l’extrême en allant se placer tout au bord de la route, à très courte distance de la voiture qui passait parallèlement à lui à 140km/h ou davantage.

En 1912, au Tréport, il écrit dans son journal comment il effectue ses prises de vue : «La première automobile arrive là-bas ! Il y a d’abord une courbe, puis c’est la ligne droite…elle passe devant nous à toute vitesse, c’est formidable ! La seconde arrive. C’est Boillot sur Peugeot. Je la photographie en vitesse (180 à l’heure) en pivotant un peu sur moi-même pour la conserver dans mon viseur, pendant qu’elle passe. C’est la première fois que je fais ça ! Moi, je fais des photographies. Yves (le chauffeur) pointe sur la liste. Madame Folletête dit l’heure et Monsieur Folletête (son précepteur) annonce le numéro.

Une question demeure : celle de la légende. Lartigue a collé l’image dans l’album 1912 en la titrant : Automobile Delage, Grand Prix de l’Automobile-Club de France, Le Tréport, 26 juin 1912. Or, d’après David E. Junker, il semble que le véhicule soit une Théophile Schneider qui concourait au Grand Prix de l’ACF 1913. Lartigue s’est-il trompé? Etait-ce intentionnel?

Dans le livre Lartigue et les autos de course, Pierre Darmendrail explique, « Non seulement Lartigue a utilisé pour sa photo une technique novatrice, mais il l’a également poussée à l’extrême en allant se placer tout au bord de la route, à très courte distance de la voiture qui passait parallèlement à lui à 140km/h ou davantage. Il est ainsi allé chercher la sensation de vitesse jusque dans son cœur même, se coulant dans le mouvement ultra-rapide de son sujet, d’où le dynamisme et la puissance de cette photo.

L’exposition « Lartigue et les autos », consacrée à la passion de Jacques Henri Lartigue pour les automobiles de course, présentée au Salon Rétro mobile, à la Porte de Versailles, Paris, du 3 au 7 février 2016, se trouve du 15 avril au 15 mai à la galerie Cosmos à Paris (56 Boulevard de la Tour-Maubourg, 75007). L’exposition qui rassemble 35 tirages proposés aux collectionneurs, a été organisée par l’association Durev en collaboration avec la Donation J.H.

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