Ennemi sanguinaire ou bon sauvage : jusque dans les années 1960, la représentation des Amérindiens au cinéma se limitait à ces deux options.
Un homme musclé à dos de cheval, à moitié nu, orné de plumes et d’os… Ce cliché de l’Amérindien, nous l’avons tous et toutes en tête.
Qu’ils fassent partie de hordes cruelles et barbares ou qu’ils soient les victimes naïves et influençables des Occidentaux, les Amérindiens ne sont jamais représentés à leur avantage dans les westerns.
Pour André Dudemaine, ce genre a effectivement offert une image folklorique et réductrice des Amérindiens.
Cet Innu (un des peuples premiers de l’Est du Québec) est le cofondateur du festival Présence autochtone, un événement qui se tient à Montréal tous les ans, et qui met en avant l’art et les traditions autochtones des Amériques.
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Il fait remarquer que « tous les films étaient situés à la fin du XIXe siècle, à l’époque de la conquête de l’Ouest, et [que] seules certaines nations étaient mises en avant, de façon fort caricaturale : celles du Sud-Ouest américain… Et les plus militaires, celles qui ont affronté l’armée américaine !
Conséquence : la représentation et l’imaginaire créés autour des Autochtones ne laissent aucune place à la réalité historique, alors même que les films débutent la plupart du temps dans un cadre réel.
Les films de John Ford : un exemple de stéréotypes persistants
Exemples avec les films de John Ford, un des maîtres du genre. Pourtant, à chaque fois, la figure de « l’Indien » est utilisée pour mettre en avant la supériorité des hommes blancs.
Dans ses westerns, John Ford cristallise cette représentation. Ces codes s’avèrent extrêmement résistants.
Louis-Stéphane Ulysse rappelle que Les Cheyennes (John Ford, 1964), souvent considéré comme ce film, reste malgré son sujet encore marqué par les procédés traditionnels.
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Les rôles principaux d’Indiens y sont tenus par des comédiens d’origine sicilienne ou mexicaine !
Pourtant, à partir des années 1970 apparaissent des personnages plus complexes. Une nouvelle image émerge, moins clichée.
« Un autre regard arrive, avec des comédiens ou des réalisateurs qui étaient autochtones », se rappelle André Dudemaine.
C’est le cas par exemple dans Little Big Man, réalisé par Arthur Penn en 1970. Dans ce film, un véritable chef amérindien (Chief Dan George) campe le rôle d’Old Lodge Skins, un vieux chef de tribu.
Mais, dix ans avant, Chief Dan George, alors âgé de 60 ans, se fait connaître dans une série de La CBC (Canadian Broadcast Television), Cariboo Country, qui raconte la lutte d’une famille pour gérer un ranch.
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Problème : l’acteur principal, qui doit jouer un Amérindien, tombe malade. Le fils de Chief Dan George interprète un rôle secondaire dans la série, et il propose que le personnage soit joué par un vrai autochtone. Et Chief Dan George est ainsi devenu un élément clé de la série.
Pour André Dudemaine, sa prestation a tout changé : « Il offre une image tellement profonde du personnage que tout d’un coup, ce n’est plus le cliché qui est là, c’est un vrai personnage autochtone.
C’est bien dans l’espoir de renouveler ce genre de performances qu’est créé le festival Présence autochtone en 1990.
Avec son important volet cinématographique, l’événement espérait heurter les visions dominantes, alors que le monde autochtone était encore marginalisé.
« Au début, on nous a dit : “Un festival de films autochtones ? Mais où allez-vous trouver les films ?” », se souvient André Dudemaine.
L'émergence d'une nouvelle génération d'artistes autochtones
Pourtant, une nouvelle génération d’acteurs, de réalisateurs et de scénaristes se manifeste pour raconter ses propres histoires. « Les Autochtones avaient un compte à régler avec le cinéma, avance André Dudemaine, d’autant plus qu’avec le temps, ils ont commencé à aller à l’université, ils sont devenus plus instruits, plus militants : ils acceptaient de moins en moins cette narration méprisante, cette image dégradée.
De plus en plus d’artistes amérindiens, et une volonté de montrer le réel. C’est de là que naissent des séries comme la récente pépite de Hulu, disponible sur Disney +, Reservation Dogs.
Créée l’année dernière, la série est presque à 100 % amérindienne. Imaginée par le Séminole Sterlin Harjo et le Maori Taika Watiti, elle dépeint la vie de quatre ados sioux de l’Oklahoma.
En commettant des vols, ils espèrent gagner assez d’argent pour s’échapper de leur réserve et partir pour la Californie. Une nouvelle façon d’explorer les thèmes amérindiens, comme le malaise des jeunes dans les réserves ou encore leur recherche d’identité.
André Dudemaine se réjouit de ces nouvelles créations : « La présence d’acteurs et de réalisateurs autochtones, et de scénarios bâtis autour de leurs réalités par des gens qui les connaissent, va permettre d’exprimer toute une richesse et une diversité qui était absente auparavant.
Même si la tendance ne fait que commencer, elle semble s’installer sur la durée. Et même les réalisateurs et scénaristes non autochtones se mettent à représenter les communautés des Premières Nations dans les séries.
Ça a été le cas de la série Dexter : New Blood. Pas un problème pour André Dudemaine, à condition que les choses soient faites dans le respect et le dialogue : « S’il y a des talents autochtones, il n’y a pas de raison qu’ils soient enfermés dans des productions autochtones.
Mais il faut que le regard ne soit pas colonial ni caricatural, et bien un regard d’égal à égal.
Dans Dexter : New Blood, le personnage d’Angela Bishop, joué par l’actrice métisse Julia Jones, est d’abord la cheffe de la police avant d’être autochtone.
Le reboot de Dexter se déroule dans une ville fictive de l’État de New York, Iron Lake, aux abords d’une réserve. La communauté autochtone y est représentée de façon réaliste, dans sa vie de tous les jours, mais aussi dans sa façon d’aborder le deuil.
Plus intéressant, le fait que certains personnages soient Amérindiens n’est plus forcément au centre de leur histoire. Angela Bishop, par exemple, la petite amie de Dexter, est d’abord la cheffe de la police de la ville, avant d’être issue d’une réserve.
« Ça, c’était une revendication importante, reconnaît André Dudemaine. Pourquoi les Autochtones devraient-ils être cantonnés aux rôles convenus ?
On peut voir un personnage italien manger des pâtes, ou être dans la mafia, mais il peut aussi être autre chose. C’est pareil pour les Autochtones.
Précurseur, David Lynch franchissait déjà le pas en 1990, avec un personnage de sa série Mystères à Twin Peaks. L’acteur autochtone Michael Horse y jouait l’adjoint au shérif Tommy Hawk. Policier avant d’être amérindien, ses origines n’étaient ramenées qu’en cas de besoin narratif ou humoristique.
Firebite, Reservation Dogs… Les nouvelles représentations portées par ces séries sont aussi un moyen pour les nouvelles générations d’Amérindiens de s’identifier aux personnages et de se réapproprier leur patrimoine culturel et religieux.
« Toute cette jeunesse des Nations a besoin de repères identitaires : bien qu’ils soient très fiers de leur passé mémorial, ils vont vouloir s’identifier au monde contemporain, constate André Dudemaine. Si la représentation que l’on donne d’eux est toujours passéiste, on va les perdre !
Ils ne voudront plus s’identifier à cet héritage autochtone qui ne permet pas de vivre au présent. Ce qui se joue là, c’est aussi la préservation d’un patrimoine linguistique, culturel et historique.
« Je pense qu’on est carrément sur une bonne voie ! Je suis assez enthousiaste de voir tous les changements qui s’opèrent, se réjouit André Dudemaine. Avant de tempérer : Les mentalités ont évolué, mais, parfois, une évolution peut être momentanée ou opportuniste.
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