Les rapports entre individu et communauté sont au cœur du cinéma de John Ford, comme l'illustrent plusieurs de ses œuvres. L'œuvre de Ford est vaste, sa première réalisation, The Tornado, datant de 1917. Bien que l'essentiel de sa production muette ait disparu, l'ampleur de sa filmographie reste impressionnante.
Pour évoquer son œuvre, on se concentrera sur ses westerns parlants, dont plusieurs titres seront analysés ici.
L'avant-dernier film de John Ford, Les Cheyennes (Cheyenne Autumn, 1964), raconte la tentative d'un groupe de Cheyennes vaincus de quitter le territoire qui leur a été réservé par le gouvernement américain pour retourner sur leurs terres d'origine. L'image correspond au moment où cette communauté indienne s'est divisée, une partie ayant décidé, pour échapper au froid et à la faim, de se rendre à une garnison américaine où l'attend un sort funeste.
Dans son dernier film, Les Cheyennes, les hommes rouges deviennent de véritables héros d'épopée. Les malheurs, les souffrances, le courage et la dignité d'un peuple opprimé : voilà ce que Ford célèbre dans ce western qui a la lenteur et la majesté d'une chanson de geste.
Il n'accable pas pour autant les Américains, parmi lesquels se trouvent des fanatiques, des lâches et des imbéciles, mais également des politiciens clairvoyants et des officiers généreux. Le désir du réalisateur est que nous considérions avec la même sympathie les Indiens réprouvés et parmi les Blancs ceux qui ne leur veulent pas de mal.
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En 1878, quelques centaines d'Indiens cheyennes, cloîtrés dans une réserve où ils mouraient comme des mouches, décidèrent de regagner leur Wyoming natal. Dans cette troupe en fuite il y avait plus de femmes et d'enfants que de guerriers valides.
Au milieu de l'exode, alors qu'ils avaient déjà parcouru mille kilomètres, les plus faibles de la tribu, épuisés de fatigue, durent se rendre aux Américains. Abominablement traités, ils trouvèrent la force de se sauver une seconde fois et de rejoindre leurs frères. Les uns et les autres n'étaient plus alors qu'une poignée de survivants.
John Ford nous décrit une escarmouche, et puis le tour est joué. C'est sans doute que dans le camp des Blancs se trouve un héros au grand cœur (Richard Widmark) et que ce héros ne peut être un tueur d'Indiens.
Ford a cru devoir faire intervenir un officier d'origine prussienne (Karl Malden), qui a une conception toute germanique de la discipline. A trop vouloir ménager la chèvre et le chou, tout vieux renard qu'il est, John Ford s'embourbe par moments dans ses subtilités.
Le western occupe une place essentielle dans la très vaste et très variée filmographie de John Ford. En juillet 1914, John Martin Feeney, né en 1894 à Portland de parents irlandais, traverse l’Amérique d’Est en Ouest, en train, pour rejoindre son frère aîné Frank, qui gagne sa vie comme acteur et metteur en scène à Hollywood aux studios Universal, sous le nom de Francis Ford.
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John suit son exemple, à commencer par l’américanisation de son nom, suggérée par son premier bulletin de paie : Jack (diminutif courant de John par lequel il se faisait volontiers appeler) Ford est crédité à la réalisation de cinquante films avant de devenir, avec Cameo Kirby en 1923, John Ford.
Les thèmes principaux dans "Les Cheyennes"
À mesure que les pionniers conquièrent le territoire américain, se joue sur la frontière la constitution d’une communauté politique, comprise comme une œuvre civilisatrice, une victoire sur la sauvagerie. Les Cheyennes, avant-dernier film de fiction d'une filmographie qui en compte plus de cent-quarante-deux, n'a pas toujours bonne réputation.
D'abord son scénario est une combinaison de récits, adaptés du roman de Mari Sandoz, Cheyenne Autumn, et de celui de l'écrivain marxiste Howard Fast, The Last Frontier. Il ne permet pas une claire identification, ni avec le peuple Cheyenne, ni avec les soldats bleus.
1964, l'année de sortie du film, marque aussi la fin définitive de l'âge d'or hollywoodien ; les Majors, qui cherchaient un nouveau souffle avec une série de superproductions, enregistrent l’échec monumental de Cléopâtre. Le renversement des canons du western classique devient systématique.
La même année que Les Cheyennes, Sergio Leone sort son premier opus Pour une poignée de dollars. L'automne des Cheyennes du titre original est donc aussi celui de Ford lui-même, cinéaste en fin de parcours, presque démodé.
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D'où parle Ford ? Un indice est donné dès l'ouverture du film, le narrateur de l'histoire n'étant autre que Richard Widmark, l'interprète du capitaine Thomas Archer, un soldat WASP. Il est un relais, un intermédiaire entre le spectateur américain et les Indiens, c'est un médiateur.
Les acteurs d'origine latine sont littéralement les porte-parole des Cheyennes, comme les Navajos l'incarnation de tous les peuples indiens - les Cheyennes trop peu nombreux, sont interprétés par les Navajos de la réserve de Monument Valley.
L'autre raison de ce manque d'identification est simple, la vérité sur la tragédie des Indiens est enfouie sous le sable de Monument Valley, les buttes ancestrales sont autant de stèles mortuaires ; de la même manière que le cercueil de Tom Doniphon dans L'Homme qui tua Liberty Valance scelle à jamais la vérité sur le passage de l'épopée à la civilisation.
Alors que le ressentiment envers les Peaux-rouges se répand comme une traînée de poudre, le plan montre une diligence postale transportant des fonds à la frontière. Par un court-circuit, Ford montre que Les Cheyennes est un film exactement contemporain de La Charge héroïque, c'est son hors champ, il dévoile ce qu'il n'avait pas alors montré.
Il y a le regard que leur porte le capitaine Archer, tiraillé entre son idéal et son devoir - Ford montrera tout au long du film les limites de l'ordre militaire -, celui de la belle institutrice Deborah Wright, sensible à une vision préromantique du peuple indien, celui indifférent et cruel du major Braden ou encore celui littéraire du capitaine Oskar Wessels - qui se révélera être le plus criminel...
Une fois les Cheyennes réunis à Victory Cave, le secrétaire d'État à l'Intérieur Carl Schurz, interprété par Edward G. Robinson, reconnaît aux Cheyennes le droit de vivre sur leur terre ancestrale.
C'est ensuite que les deux chefs de la Nation Cheyenne n'ont plus de feuilles de tabac pour fumer le calumet. Schurz propose alors de changer les traditions et offre à chacun un cigare. Il marque à la fois l'adaptation et la coopération des Indiens mais aussi, simultanément, la perte de leur propre mode de vie et de leur civilisation.
Ford donne ici aux Cheyennes une dimension quasi mythique d'identification aux exclus. Aussi le film, qui commence à l'aurore et se termine au coucher, dessine une boucle ; si les indiens ont parcouru 3 000 kilomètres, ils sont encore dans le cadre majestueux de Monument Valley.
Si les Indiens sont menacés par l'extérieur, c'est de l’intérieur qu'ils échouent à survivre. Le jeune Cheyenne Red Shirt, joué par Sal Mineo, est une cause de zizanie et de division ; son énergie n'est que fougue, sa rébellion n'est jamais une solution, il finit de dissoudre l'unité de son peuple.
Admirons aussi comment Ford découpe les motifs d'Indiens par analogie avec les buttes de Monument-Valley, comment il inscrit la longue adaptation de ce peuple avec son milieu face aux Européens, dominateur de la nature. Le hiératisme guindé des Cheyennes contraste avec l'erratisme de leur longue marche, il a quelque chose de sublime et de dérisoire.
Remarquons comment le fameux épisode de Dodge City, véritable court métrage au milieu du film, fait également sens.
Enfin, Ford met en évidence de façon récurrente les quatre éléments : eau, terre, air et feu. Dans ce film, on empoigne la terre ; on descend de cheval et on s'assoit à même la poussière ; les coups de vent sont nombreux, des éoliennes tournent ; on traverse des rivières, il neige ; on allume une lampe ; on met le feu à un buisson pour le voir brûler ; on cache des armes sous la braise...
S'il existe des médiateurs entre les hommes, il en existe aussi entre les hommes et le cosmos. La nature, en arrière-plan, est ce qui ne ment pas. Par-delà la représentation cinématographique, l'apparence et le mensonge des hommes, il y a un état brut, qui est un mystère.
Tableau des Westerns de John Ford mentionnés
| Titre Original | Titre Français | Année |
|---|---|---|
| Stagecoach | La Chevauchée fantastique | 1939 |
| My Darling Clementine | La Poursuite infernale | 1946 |
| Fort Apache | Le Massacre de Fort Apache | 1948 |
| Three Godfathers | Le Fils du désert | 1948 |
| She Wore a Yellow Ribbon | La Charge héroïque | 1949 |
| Wagon Master | Le Convoi des braves | 1950 |
| The Searchers | La Prisonnière du désert | 1956 |
| Sergeant Rutledge | Le Sergent noir | 1960 |
| The Man Who Shot Liberty Valance | L'homme qui tua Liberty Valance | 1960 |
| How the West Was Won | La Conquête de l'Ouest | 1963 |
| Cheyenne Autumn | Les Cheyennes | 1964 |
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